La citation du mois

"Il faut accepter de ne pas savoir. Demain n'existe pas. Pense à maintenant!"

Frédéric Bihel

26 déc. 2009

"La sorcière de Venise" - Anne-Sophie Silvestre, 2009


Voici trois petits contes de sorcières: La sorcière de Venise, suivi de Marie Charivari et La princesse grenouille.

La première de ces trois sorcières est la peu célèbre Befana, gentille sorcière qui est connue pour faire le tour des maisons lors de la nuit des Rois (nuit de l'Epiphanie). Les enfants accrochent une chaussette à la cheminée, et s'ils ont été sages, la Befana la remplit de chocolats et caramels, mais s'ils ont été de petits démons, elle la remplit de charbon... Ca, c'est la version officielle :-)

Anne-Sophie Silvestre nous en livre une version un peu différente... La Befana de l'histoire, qui est loin d'être bête, dit qu'il est bien difficile de savoir si un enfant a été sage ou non. Il y en a tellement... Alors pour ne pas être injuste, elle distribue à tous des chocolats et du charbon!

Une nuit, elle entend des pleurs d'enfant venant de la prison des Plombs. Que fait cet enfant dans cette prison? Quoi qu'il en soit, il a droit comme tous les autres à ses friandises... Elle se faufile dans la cheminée et découvre avec stupeur une toute petite fille, abandonnée dans une cellule vide, et une paire de boucle d'oreilles sous le conduit de la cheminée.

La maman, voulant échapper à une mort certaine, a pu s'enfuir en grimpant dans le conduit, mais elle a dû abandonner sa fille... La Befana recueille alors l'enfant, qu'elle surnomme Befanita, et se donne comme objectif de tout faire pour retrouver sa mère.

La deuxième histoire nous raconte l'histoire de Marie Charivari. Chez les Charivari, on est sorcière de mère en fille. Mais la petite Marie ne rêve que d'une chose: être une fée, comme sa cousine. Mais comme cela ne se fait pas, elle est contrainte de chiper un cahier de formules de fées pour pouvoir s'entraîner en cachette.

Première leçon: transformer un prince en crapaud, pour pouvoir après le désenchanter et faire qu'il aime sa sauveuse toute sa vie...

Mais la formule est très approximative, et le sortilège ne fonctionne pas tout à fait comme prévu...

La dernière histoire, celle de La princesse grenouille est un mélange entre la fameuse grenouille changée en prince, et l'histoire d'Hansel et Gretel. Une jeune princesse grenouille se voit proposer par son père un époux, prince lui aussi. Mais la demoiselle n'a aucune envie de se marier et fait tout pour se rendre désagréable. Et ça marche!

Les deux héritiers se disputent, et font un tel raffut que pour le punir et avoir la paix, la fée Pie les transforme en enfants!

Trop heureux de cette métamorphose, ils se disent qu'avoir des jambes est l'occasion rêvée de savoir ce qu'il y a au delà du bois. Il s'enfoncent alors dans la forêt, se perdent, et tombent sur une maison de sucrerie, sans savoir qu'il s'agit du piège d'une méchante sorcière qui enferme les enfants perdus dans son garde-manger...

Anne-Sophie Silvestre nous livre ces trois contes de gentilles sorcières, très humaines, aimant leur prochain, qui n'usent que de magie blanche pour rendre le monde meilleur, aider les gentils et punir les vilains...

C'est bien écrit, c'est drôle, c'est très accessible pour de jeunes lecteurs, c'est positif et vraiment agréable à lire. Le petit plus Mon seul regret est que les illustrations, très jolies, soient en noir et blanc... Alors aucune raison de s'en priver!

De chouettes histoires pour les petits ET les grands, car on a tous une sorcière qui sommeille en nous... ;-)

Anne-Sophie Silvestre est aussi l'auteure de la trilogie Marie-Antoinette.



La sorcière de Venise, de Anne-Sophie Silvestre
Eveil & Découvertes, 2009

13 sept. 2009

"2 pouces et demi" - Thomas Lavachery, 2009

XVIIIe siècle. Emmanuel vit à Bruxelles. C'est un peintre à succès, fortuné, et à l'aimable caractère. Oui mais voilà: Emmanuel est extrêmement laid, et en est parfaitement conscient. Il sort peu de chez lui, car il ne veut pas imposer sa laideur, surtout pas à une femme. Il se sent très seul. Son extrême laideur n'empêche pas qu'il a un grand coeur, et que son souhait le plus cher est d'aimer quelqu'un. Il se met en tête d'avoir des enfants. Mais comme la manière "traditionnelle" est exclue, il décide de s'en créer alchimiquement...

Il sait que les alchimistes, en plus de chercher la Pierre Philosophale et l'Elixir de longue vie, ont réussi à créer la vie. Dans son laboratoire secret, il fait plusieurs tentatives peu concluantes, qui ont tout de même donné naissance à de toutes petites créatures appelées "ombres". Ces petites créatures sont grises, ne sont pas très futées, et n'ont ni nez, ni cheveux, ni nombril. Elles ne parlent pas, mais émettent de temps à autre des cris stridents d'oisillon affamé. Des êtres vivants qui ont tout d'animaux de compagnie, mais pas vraiment d'enfants.

Désespéré, Emmanuel entame un long périple jusqu'en Italie pour aller trouver un alchimiste renommé qui, espère-t-il, pourra l'aider à créer un homuncule, miniature d'être humain. Après de longs mois de processus compliqués, ils y parviennent enfin. La créature alchimique, l'enfant d'Emmanuel, s'appellera Gilles.

Gilles est extrêmement différent de ses "sœurs". Leur seul point commun: leur taille. Pas plus de deux pouces et demi (c'est à dire environ sept centimètres de haut). Contrairement à elles, il a tous les attributs d'un humain. Il est aussi doué de parole, est doté d'une intelligence extraordinaire. Il apprend très vite, aux côtés de son père, mais bientôt, l'élève dépasse le maître, et commence à s'ennuyer. Il se lasse aussi de ses sœurs, avec qui il ne peut pas réellement communiquer, à qui il ne peut transmettre son savoir. Avec la mort d'Emmanuel, il perd toute joie de vivre, et s'isole dans sa chambre souterraine, refusant même les visites de ses soeurs.

Le jour où l'une d'elles se fait dévorer sauvagement par feux frelons, Emmanuel sort de sa torpeur, et va courir au secours de celles qui restent, et découvrir en lui de nouveau sentiments. Il réapprend les sentiments, le bonheur des relations humaines, et sort de la solitude et de la dépression qui le rongeaient...

J'ai été très touchée par cette histoire entre rêve et réalité, fantastique mais pourtant si réelle! C'est réjouissant et ça se lit d'une traite! Ces petites créatures sont extrêmement attachantes; elles ressemblent aux créatures que l'on imagine la nuit, lorsque l'on est enfant, que l'on est persuadé d'entendre trottiner sous le lit une fois tout le monde couché, mais sans le côté "terreur nocturne".
L'ensemble donne une histoire très "visuelle", que l'on imagine sans peine adaptée dans les salles obscures par quelque grand studio d'animation.



2 pouces et demi, de Thomas Lavachery
Bayard Jeunesse, 2009
Collection Millézime

11 sept. 2009

"Les mille ruses du renard volant" - Jean-François Chabas, 2009


Voilà une petite merveille que ce livre... J'en suis encore éberluée! A peine terminé, je voulais le relire, pour profiter encore un peu de la beauté de cette langue. Jean-François Chabas est un poète, même lorsqu'il parle de la guerre en Irak.

Lillian, jeune femme d'une vingtaine d'année, a un caractère bien trempé. Elle a un tempérament de feu, du répondant, et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle vit avec sa mère Dorothy à Washington, tandis que son père est retourné vivre au Canada. Elle entretient avec lui des liens très forts.

Pour payer ses études, elle décide un jour de s'engager dans les US Marines, pensant qu'elle ferait un travail de bureaucrate. Mais au bout de six mois, elle est envoyée sur le front en Irak. L'enfer commence, avec la prise de conscience de ce qu'est réellement la guerre, bien loin de la version édulcorée livrée par les médias.

C'est le bordel. On ne sait plus qui tire sur qui, qui fait sauter des bombes chez qui. Il y a des centaines de milliers de civils irakiens qui ont été tués, ici. Je parle de femmes, d'enfants et de vieillards. Pas quelques milliers, et pas toujours par accident. C'est notre armée. L'armée de mon pays. C'est uen boucherie.

Lors d'un affrontement, Lillian reçoit un éclat de roquette dans le cou, qui reste fichée dans sa carotide un peu trop longtemps. Son cerveau, mal irrigué pendant trop longtemps, en subit des dégâts irrémédiables... Lillian renaît complètement désinhibée, avec l'innocence d'une enfant de 5 ans, une mémoire toute neuve, et une hyper-connexion avec la nature. Elle doit réapprendre ce qui faisait son quotidien.

Lorsque Waldo, son père, apprend cela, il vole au chevet de sa fille, et lutte ardemment contre son ex-femme qui veut placer leur fille en institution, car elle n'a pas le temps de s'en occuper correctement, et aussi parce que c'est un bon moyen de la soustraire à son père. Il ne veut pas que sa fille ne devienne pas un légume perfusé. Dorothy prend son acharnement comme prétexte pour le faire extrader et l'éloigner de sa fille.

Ce sont donc ici deux guerres absurdes qui se déroulent: la guerre barbare d'un pays contre un autre, et celle des parents qui se déchirent, pour l'amour de leur fille... C'est le combat d'un père pour retrouver et préserver ce qu'il a de plus cher au monde, la douleur d'une mère qui décide de ne plus lutter, faute de force (malgré les apparences).
Et c'est Lillian, cette femme-enfant, superbe dans sa candeur et sa redécouverte du monde. L'enfance retrouvée à l'âge adulte. Irait-on jusqu'à dire que c'est une chance?

Extraits:

Lillian déversait le contenu de seaux de mélange à base d'avoine dans les mangeoires des Trois Grâces. Son visage était illuminé par cette joie simple que je lui avais connue lorsqu'elle était petite fille, joie que, presque tous, nous perdons à jamais, à mesure que les années nous asservissent.

Le langage des corbeaux est tellement riche qu'en une vie entière d'observation, je n'en apprendrais presque rien. Normalement, la parade amoureuse se fait au sol, chez ces oiseaux. Mais sous le ballet des ailes noires se tenait ma fille Lillian, et c'était bien pour elle, assurément, que virevoltait le grand corbeau. Qu'est-ce qu'il pouvait bien lui vouloir? Ma petite battait des mains, tendait ses bras vers le ciel, tournant sur elle-même. La joie faite femme.


A lire absolument...



Les milles ruses du renard volant, de Jean-François Chabas
Collection Feeling
Casterman, 2009

5 sept. 2009

C'est la rentrée !

Cela fait quelques mois que j'ai déserté, j'en suis désolée... (Où sont passés mes co-auteurs?) C'était le temps pour moi de refaire le plein de lectures, essentiellement de la littérature jeunesse, et ce malgré un emploi du temps bien chargé... Voici quelques titres, et bientôt, pour certains d'entre eux, les articles suivront, promis ;-)


Littérature adulte:

- Des bibliothèques pleines de fantômes, de Jacques Bonnet
- Où on va, Papa?, de Jean-Louis Fournier (Prix Femina 2008)
- Ouest, de François Vallejo

Littérature jeunesse:

- 35 kilos d'espoir, d'Anna Gavalda
- Beau fraisier, de Habib Tengour et illustré par Pascale Bougeault
- Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler, de Luis Sepulveda
- La gifle, de François David
- Le mystère du TGV 7777, de Jacqueline Remy
- Ali Boum Yé, de Benoît Kongbo
- La nuit des otages, de Guy Jimenes
- Naïra et les cavaliers noirs, de Sylvie Fournout
- Lisa a disparu, de Jo Hoestlandt
- Et moi dans tout ça?, de Heidi Dubos
- Les mille ruses du renard volant, de Jean-François Chabas.

Mes prochaines lectures (en vrac):

- La horde du Contrevent, de Alain Damasio
- Livres pillés, lectures surveillées: les bibliothèques françaises sous l'Occupation, de Martine Poulain
- 2 pouces & demi, de Thomas Lavachery
- Aziz, escalier D, appartement 27, de Marie Bataille
- Hallucinogène, de Lou Lubie
- Liberté surveillée, de Oisin McGann
- On s'est juste embrassés, de Isabelle Pandazopoulos
- Le récit d'une mort annoncée, de Anthony McGowan

7 juin 2009

"Dans sa peau" - Benoît Broyart, 2008

Un jeune homme, ado de 14 ou 15 ans, dont on ne connaîtra jamais le prénom, raconte ce qu'est sa vie.
Comment il déteste ses parents qui sont devenus deux chômeurs ivrognes et ne s'occupent plus ni d'eux-mêmes ni de lui.
Comment un jour il a mis le feu plus ou moins accidentellement à la grange familiale. Il se dit que de toute façon, avant que ses parents sortent de leur léthargie et comprennent ce qu'il s'est passé, il sera déjà loin.

Alors pour échapper à tous ces souvenirs familiaux insupportables, et pour éviter d'en finir avec la vie, il s'enfuit. Il se fait prendre en stop par un chauffeur routier, et se retrouve seul dans une forêt des Vosges ravagée par une tempête. Les habitants ont fui, alors il squatte une des maisons abandonnées afin de démarrer, espère-t-il, une nouvelle vie.

Dans cette maison, vivait une famille de quatre personnes: deux parents, deux enfants - un garçon de son âge, et une fille. Il va s'inventer la vie qu'il aurait rêvé d'avoir, à partir des objets qu'il trouve, des photos, de la décoration des chambres des enfants, etc... Il se glisse complètement dans la peau du garçon de la famille, et écrit l'histoire qu'il s'invente dans un cahier. Il devient réellement l'autre, c'est effrayant...

Ce jeune a choisi la fuite pour appeler au secours, comme d'autres s'ouvrent les veines ou se scarifient (voir articles précédents); mais il en est à un tel point de tristesse et de perdition, qu'on pense à chaque page qu'il va sombrer dans la folie, et qu'il n'en reviendra pas. Et pourtant on le sent qui lutte de toutes ses forces pour ne pas tomber dans les mêmes travers que ses parents; surtout, ne pas devenir comme eux.

C'est un livre écrit à la première personne, très dur, aux champs lexicaux violents (dès que l'occasion se présente, je fous en fournis un extrait).
Ca m'a bouleversée... Ce jeune qui fuit littéralement sa vie, qui souffre dans sa chair de la déchéance de sa famille, qui veut tout être, tout sauf lui, tout vivre, tout sauf sa vie. Il a un vrai dédoublement de personnalité particulièrement déstabilisant, car on se demande comment il a pu en arriver à de tels extrêmes.
Et pourtant, au bout de tout ça, il y a quand même l'espoir, espoir du changement et du retour à la vie normale; comme quoi tout ne serait pas perdu.

Un livre pour grands ados (15 ans minimum); à ne pas mettre dans toutes les mains, car certains propos sont vraiment choquants. Mais c'est incontestablement un superbe livre, magnifique.



Dans sa peau, Benoît Broyart
Thierry Magnier, 2008

3 juin 2009

"Zarbi" - Hélène Vignal, 2008

Une jeune fille, pré-ado (10-11 ans tout au plus), raconte comment sa famille auparavant heureuse, se renferme petit à petit sur elle-même et dans la non-communication, en partie à cause de son grand frère qui devient insupportable, caractériel et rebelle, alors qu'il était auparavant un grand frère attentionné et un fils aimant.

Cette petite fille donne sa vision du mal-être manifeste de son grand frère. Elle ne comprend rien à ce qui se passe. Et un jour, elle rentre à la maison après l'école, et apprend que son frère sort de l'hôpital. On croit tout d'abord à une tentative de suicide, mais on apprend finalement que le jeune homme s'est scarifié les bras, dans un appel au secours désespéré.

La scarification est un sujet peu, voire pas du tout traité dans la fiction destinée à la jeunesse, alors que ce phénomène, malheureusement, est de plus en plus fréquent dans notre société.

Les tentatives de suicide et la scarification sont encore très taboue dans nos familles. Et ici, on voit bien toute la difficulté des parents de l'expliquer à un enfant. On craint qu'il ne comprenne pas, qu'il prenne peur... On cherche à le protéger de la souffrance, on croit bien faire; mais souvent, la meilleure solution semble être de parler franchement et simplement des choses. A trop vouloir épargner, parfois on blesse...

Un enfant est capable de comprendre ses choses-là, bien mieux qu'on ne croit, et les parents ont trop souvent tendance à l'oublier et à les sous-estimer. Mais qui peut les blâmer de vouloir protéger leurs petits?

Le texte est fluide et bien écrit, les mots employés sont simples et bien expliqués. Et les sujets blessants ne sont pas survolés... A ne pas conseiller avant 12 ans, tout de même.



Zarbi, Hélène Vignal
Le Rouergue, 2008
DoAdo


2 juin 2009

"Embrasse moi" - Bart Moeyaert, 2009

Dans une atmosphère énigmatique et moite, Molly et la Fausse Blonde (une garce patentée) se rendent sur une colline au bord d'un lac pour échanger leurs secrets. Mais très vite, la fausse Blonde triche en disant que son secret a « disparu » et le tête-à-tête vire à l'empoignade.

L’intérêt n’est pas de chercher à deviner quels sont les secrets des personnages. Par ce roman, l’auteur nous rappelle qu’on a tous quelque chose à cacher, et que la force du secret c’est justement de savoir le préserver. C’est un texte vraiment étrange, captivant, ambigu, mystérieux. C’est aussi une belle leçon de vie qui nous rappelle de ne pas nous fier aux apparences, et d’oublier les stéréotypes qui sont véhiculés habituellement. La petite grosse n’est pas forcément débile, la garce est en réalité une jeune fille brisée, le timide est simplement réservé, mais sait l’ouvrir au bon moment, etc…

L'ambiance est vraiment particulière, poisseuse, mais captivante. Très fidèle à ce que l’on vit tous au moment de l’adolescence. Un bon roman à découvrir.



Embrasse-moi, Bart Moeyaert
Le Rouergue, 2009
DoAdo

"De chaque côté des cîmes" - Claire Mazard, 2009

Ce roman poignant retrace les vingt premières années de la vie de deux amies inséparables depuis toujours, vivant dans un petit village au cœur du Zanskar, au Nord de l’Inde, entre le Pakistan et le Tibet.

La tradition veut que la fille aînée de la famille se marie. C’est ce que fera Namkha, mais Dahoé voit les choses différemment. Elle refuse d’épouser un homme qu’elle n’a pas choisi, et ne veut pas devenir une simple nonne dans son village. Elle va braver la tradition, et réussir à convaincre son père de la laisser partir être nonne à Dharamsala auprès du Dalaï-Lama.
C’est une belle réussite de Claire Mazard, qui s’est manifestement beaucoup documentée sur la question. Les vingt années filent grâce à des phrases et chapitres courts, aux mots bien choisis, et incisifs.
Braver la tradition, pour une fille dans cette région du monde, n’est pas chose facile. Dahoé est une héroïne très courageuse qui se bat pour que sa vie soit en accord avec ses idéaux.



De chaque côté des cîmes, Claire Mazard
Collection Karactère(s)
Seuil Jeunesse, 2009

"N'importe où hors de ce monde"- Anne Percin, 2009

Diane est une adolescente de 16 ans, grande rêveuse, trop mature pour son âge, très seule car elle se sent incomprise. Parfois, elle déconnecte du monde réel, part dans sa tête et le temps passe sans qu’elle s’en aperçoive. Elle a comme des absences… Elle croit entendre des voix, et commence à penser qu’elle est peut-être folle.

Finalement, anonymement elle distille des tracs militants (politiques) dans son lycée, et on commence à la remarquer. Elle va alors se faire des amis, et découvrir qu’elle n’est ni seule, ni folle. Juste un peu trop en avance pour son âge et incomprise de son entourage.
Un très beau roman sur le mal-être de l’adolescence. On a mal, on doute avec elle, puis on assiste avec bonheur à son éclosion dans ce monde et au soleil que revient dans son cœur…


N'importe où hors de ce monde, Anne Percin
Collection Junior
Oskar Jeunesse, 2009

1 juin 2009

"Le village de l'allemand, ou le journal des frères Schiller" - Boualem Sansal, 2008


Je vous présente ma plus grosse "claque" de l'année... 
Cette histoire est tirée de faits réels. Deux frères, Rachel et Malrich Schiller, sont algériens par leur mère, et allemands par leur père. Leurs parents les ont envoyés vivre en France lorsqu'ils étaient petits, afin qu'ils soient élevés par un oncle, et qu'ils aient une meilleure vie qu'en restant en Algérie. 
1994. Le GIA massacre un village entier, Aïn Deb. Les parents font partie des victimes. Rachel (contraction de Rachid et Helmut) l'aîné, retourne dans son village pour se recueillir sur la tombe de ses parents. En retournant dans la maison familiale, il trouve une valise appartenant à son père. C'est alors que sa vie bascule. 
Cette valise contient les vestiges du passé nazi de son père. Des lettres, des photos, un bout de tissu portant l'emblême des SS, des médailles militaires (insigne des Jeunesses Hitlériennes, médaille de la Wermacht, insigne de la Waffen SS)... 
Rachel s'aperçoit qu'il ne connaissait pas son père. Père qui s'était installé en Algérie et était admiré, au point qu'il s'est converti à l'islam et était devenu chef de son village... et qui avait mis ses compétences au service du FLN. Rachel va alors mettre ses pas dans les pas de son père, partir à travers l'Europe pour visiter les camps dans lesquels sont père a officié, rencontrer ses amis, ses collègues, ses victimes, en essayant de comprendre l'incompréhensible. Tout au long de sa quête, il écrit son journal et sa descente aux enfers. Son histoire familiale le rend fou,; il finit par se suicider, s'asphyxiant dans son garage par solidarité avec les gazés du génocide juif. Le livre s'ouvre sur l'annonce de sa mort. 
Malrich (contraction de Malek et Ulrich), dernier survivant de sa famille, hérite des effets personnels de son frère, et découvre à son tour cette histoire que ses parents, puis son frère, lui avaient cachée. 
Chaque page est un coup de poing en pleine figure, c'est un tsunami qui déferle en vous, et ne peut vous laisser vous en sortir indemne. Boualem Sansal trouve les mots justes pour nous mettre face à notre Histoire, nous montre que nous sommes tous à la fois d'innocents et tacites complices des crimes commis au nom des idéologies et du négationnisme. Il ose un parallèle entre nazisme et islamisme, fustige les extrémismes et l'intégrisme et nous met en garde contre eux. 
A travers le personnage de Malrich, Boualem Sansal pose un regard lucide sur ce qu'est la vie de banlieue, l'influence de le religion et de ses leaders dans la montée des extrêmes. Il donne un coup de projecteur sur des sujets tabous et brûlants. Il rappelle qu'en Algérie, on ne parle pas de l'Holocauste. Jamais il n'est mentionné dans les livres d'histoire. 
Boualem Sansal fait de nombreuses références au Si c'est un homme de Primo Levi. Comment un homme, s'il est un homme, peut commettre de tels crime? à une telle échelle! On peut se dire qu'il le fait par obéissance, par aveuglement à une idéologie bien menée, ou simplement par ignorance - l'Holocauste était le grand secret de l'Allemagne, une machination bien montée. Mais la guerre terminée, les camps découverts, l'Histoire révélée à la face du monde... comment un homme peut choisir de fuir, et de se taire, plutôt qu'avouer ses crimes, et en reconnaître l'horreur face à ses victimes?  Rachel porte sur ses épaules la honte de son histoire, la honte de son bourreau de père et de sa fuite, de son déni, de son obstination dans les mauvais choix. Puisque son père est mort sans demander pardon, alors il paiera pour lui, par solidarité avec ses victimes. 
C'est terrible, une vraie tragédie qui des années après fait encore des ravages. C'est sûr, par confort, on préfère oublier, on préfère fermer les yeux sur ce qui aujourd'hui pourrait ressembler aux prémices de ce qui a déjà eu lieu. Mais je vous assure, on se sent terriblement lâche et coupable de ne pas faire plus, de ne pas en parler, de ne pas ouvrir les yeux des moins lucides, de ne pas se documenter, de ne pas se révolter. 
La lecture de ce livre a fait bouillir un grand cri de douleur en moi. Et maintenant je suis un peu perdue, car je ne sais pas quoi en faire. Je le partage avec vous, ce n'est rien, mais c'est déjà ça. 

Le village de l'allemand, ou le journal des frères Schiller, Boualem Sansal / Gallimard, 2008 
  >>> Ce livre a reçu le Grand Prix RTL-Lire 2008, le Grand Prix de la francophonie 2008, le Prix Nessim Habif (Académie royale de langue et de littérature française de Belgique), et le prix Louis Guilloux. <<<
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L'interview de Boualem Sansal par le Nouvel Obs est visible, en deux parties, en suivants ces liens: