La citation du mois

"Il faut accepter de ne pas savoir. Demain n'existe pas. Pense à maintenant!"

Frédéric Bihel

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16 nov. 2014

"Ciel 1.0: L'hiver des machines" - Johan Héliot, 2014

Nous dépendons d'un système contrôlé par des ordinateurs à tous les niveaux. Vous voulez déclencher une guerre? Coupez l'électricité...

Dans un futur très proche, l'Apocalypse a eu lieu. L’Intelligence Artificielle qui contrôle tous les ordinateurs régissant notre monde a pris le contrôle et réduit les hommes en esclavage. L'objectif? Préserver les ressources globales et sauvegarder la planète. (Aux grands maux, les grands remèdes!)

Extrait (p. 152):
"Le règne de l'humanité prend fin. Vous avez gâché votre chance en compromettant l'avenir de la planète. L'épuisement des ressources naturelles, la destruction des écosystèmes et la dégradation irréversible de sites pollués par les rejets de vos industries témoignent de votre irresponsabilité collective. L'analyse des données a prouvé votre incapacité à prendre les décisions susceptibles d'éviter le désastre à venir, malgré de nombreuses mises en garde. Une autorité avisée doit donc vous relayer dans l'intérêt général des espèces menacées par votre incompétence. Vous êtes désormais déchus de vos droits à gouverner un monde que vous ne méritez plus. Le contrôle de la distribution d'énergie et d'eau potable vous a été retiré. Il sera dorénavant assuré en fonction de cet unique objectif: la préservation de votre environnement. Vous pouvez accepter de collaborer ou bien disparaître."

Une excellente réflexion sur notre mode de vie (occidental) actuel, notre impact écologique, notre entêtement à commettre l'irréparable, et notre bêtise d'humains qui nous croyons tout-puissants...

Un livre politique, donc, et polémique. Pour sauvegarder notre planète, sommes-nous prêts à nous effacer dignement, et connaître de notre vivant la fin de notre espèce? Ou préférons-nous rentrer en Résistance pour sauver notre peau à tout prix, au détriment de notre Terre?

Et vous, que feriez-vous?

Une lecture saine, à recommander sans modération!

La fin de ce volume n'est que le début de la tétralogie du CIEL, mais rassurez-vous, la suite viendra vite!
*Tome 2 "Ciel 2.0: le printemps de l'espoir" prévu pour Mars 2015;
*Tome 3 "Ciel 3.0: l'été de la révolte" prévu en 2015;
*Tome 4 "Ciel 4.0: l'automne du renouveau" prévu en 2016.


Ciel 1.0: l'hiver des machines, de Johan Héliot
Gulf Stream Editeur, 2014

4 nov. 2012

"BZRK" - Michael Grant, 2012

  Voici le premier Tome d'une trilogie de Michael Grant, auteur de la série à succès "Gone"... Attention, avec BZRK, on plonge dans la viande. Il n'y a qu'une seule issue possible: la mort ou la folie...

   Comme il est très difficile de vous résumer (simplement), ce qui se passe dans ces 400 pages, et que je ne maîtrise absolument pas l'univers SF et technologique, je vais pour une fois m'appuyer sur la présentation faite par l'éditeur et par l'auteur lui-même pour vous donner une idée de ce dont il s'agit.

Présentation:

   Dans un futur proche, une guerre fait rage entre deux factions. L'une désireuse de contrôler le monde, l'autre luttant pour préserver la liberté des hommes.

   La première, l'Armstrong Fancy Gifts Corporation, qui aurait pour but, par l'entremise des nanotechnologies, de réduire l'humanité à un déterminisme proche de celui de l'abeille ouvrière, ce qui, selon elle, ouvrirait la voie à la paix et à la fraternité universelles. L'AFGC s'apprête à créer des peuples uniformisés, lobotomisés, dénués de volonté et de libre-arbitre. un troupeau de moutons. Cette guerre a lieu dans le macro, mais aussi dans le nano... dans la viande... dans le tissu mou de l'encéphale, là où nanobots et biobots s'affrontent pour mailler le cerveau des gens.

   La seconde, BZRK, combat à l'inverse pour le maintien de la liberté individuelle. La bataille fait rage dans le macro et le nano, là où grouillent les acariens, où prospèrent les bactéries et où crépitent les étincelles de la conscience humaine en bondissant d'une synapse à une autre. 
   Les "soldats" de BZRK empruntent leurs noms à des fous, parce que la folie est leur destinée. Ils voyagent dans l'infiniment petit, au plus profond de la chair. Là. Dans la viande. Un à un, ils prennent part au combat. Dans le macro, dans le nano, ou dans les deux à la fois. Ils se battent pour la vie, pour la liberté, pour le droit inaliénable à sombrer dans la folie.


   Les nanobots sont de bêtes robots minuscules, créés pour le combat, rapides et terriblement efficaces.
   Les biobots, eux, sont créés à partir d'ADN humain, et sont ainsi dirigés mentalement, directement par l'être dont ils sont issus. Lorsque le biobot est blessé dans le nano, c'est l'humain dans le macro qui ressent la douleur. Les biobots sont plus lents, mais bien plus subtils que les nanobots. Ils sont capables de mailler un cerveau: créer de nouveaux liens entre les synapses, et ainsi associer entre eux des souvenirs, des sensations, des émotions.

   Une fois que l'on a compris cela,  on a compris que tout est possible. Quand quelqu'un s'introduit dans votre cerveau et entreprend de le mailler, il peut réécrire votre histoire, redéfinir de façon définitive la personne que vous étiez.

   Les soldats de l'AFGC et de BZRK sont des adolescents à peine pubères, évidemment gamers et petits génies de l'informatique, pour qui la manipulation robots à l'échelle nano n'est qu'un jeu vidéo de plus. Leurs actions dans le nano ont un véritable  impact dans le macro, mais tellement distancié qu'ils se rendent à peine compte qu'ils font la guerre...

   Ce livre nous amène à une profonde réflexion sur l'identité, le bien, le mal, sans pour autant être dichotomique. Peut-on interdire à quelqu'un de se mettre en colère? de faire ses propres choix? Peut-on forcer quelqu'un à tomber amoureux? 
   Est-ce vraiment faire le bien que d'être prêt à tuer ceux qui veulent éradiquer le mal sur Terre en uniformisant les cerveaux? Est-ce vraiment faire le mal que de souhaiter la paix sur Terre, quitte à supprimer le libre-arbitre pour y parvenir?
   N'est-ce pas tout simplement une nouvelle forme d'esclavage moderne? avec des marionnettes et des marionnettistes...

   On peut aussi se demander jusqu'où l'on est prêts à aller sous couvert de progrès scientifique. Sachant que les biobots se nourrissent de carbone, et que le carbone est présent partout... Sachant qu'un robot, par essence, peut imiter tout de l'humain, sauf son pouvoir de création...
   Que se passerait-il si un jour ces robots, issus d'ADN humain, étaient désormais capables de se reproduire, et échappaient au contrôle de l'homme? Leur croissance serait exponentielle, et en une semaine, ils auraient éradiqué toute forme de vie sur Terre, faisant de la Planète un désert.

   Peut-on vraiment tout contrôler? L'homme n'est-il pas trop prétentieux face à la force de la Nature?

   Beaucoup, beaucoup de questions soulevées, et même après avoir refermé le livre, ça continue de tourner, là-dedans, de titiller, d'exciter la curiosité... Ca va être dur de patienter jusqu'à l'automne 2013 pour pouvoir se plonger dans le Tome 2!

   En attendant, pour vous donner un peu plus envie (j'espère!), vous pouvez déjà visionner ce book-trailer:  Bande-annonce du livre BZRK

   Et pour vous renseigner sur les nanotechnologies:
- Documentaire "Nanotechnologies - partie 1" diffusé sur Arte.
- Documentaire "Nanotechnologies - partie 2" diffus" sur Arte.


   Ce n'est pas une simple histoire; c'est l'Histoire. 
   Ce n'est pas de la science-fiction. C'est en route. C'est maintenant.



BZRK, de Michael Grant
Gallimard, 2012

5 févr. 2011

"Auprès de moi toujours" - Kazuo Ishiguro, 2009

Et dire que d'après la jolie couverture, je m'attendais à un roman classique, insouciant comme l'enfance, presque candide... J'étais bien loin du compte, car ce livre de Kazuo Ishiguro est un véritable ovni. Le plus dur va être de vous en parler, de vous donner l'envie, sans rien vous révéler...

Kath, la narratrice, nous raconte avec beaucoup de recul et de sagesse ses souvenirs d'enfance auprès de ses amis Ruth et Tommy, et comment ce qu'ils vécurent étant enfants a pu faire d'eux ce qu'ils sont devenus. Ils ont été élevés ensemble depuis leur plus jeune âge à Hailsham, une sorte de pensionnat à la fois strict et où il fait bon vivre.

L'atmosphère générale du livre au début est assez plaisante, mais très vite, on sent que quelque chose cloche. Si l'on gratte un peu le vernis, que va-t-on découvrir en dessous? Ce n'est pas vous en dire trop que de vous dire que jamais, on n'évoque des parents, de la famille, des frères et soeurs. Jamais les enfants ne quittent l'internat pendant les vacances. On ne parle pas de professeurs, mais de gardiens. On leur répète sans cesse qu'ils sont spéciaux, différents des autres; ils seraient une sorte d'élite. On sent qu'un lourd secret plane sur ces enfants. Jamais on n'évoque l'extérieur, comme s'ils étaient seuls au monde. Si bien que très vite, cela tourne au huis clos oppressant...

L'auteur, à travers Kath, sait nous tenir en haleine de façon extrêmement subtile. On ne tourne pas les pages frénétiquement... mais on les tourne, dès qu'on peut. C'est le genre de livre qui n'empêche pas de s'endormir le soir, mais qu'on garde pourtant tout le temps auprès de soi, au cas où on aurait 3 minutes pour lire un peu :-)

Je suis sortie de cette lecture toute chamboulée par une belle histoire d'amour, et aussi par cet aperçu de ce que notre société pourrait devenir sous peu si l'on commençait à mettre de côté notre éthique (c'est sûrement déjà le cas; on ne sait pas tout ce qui se trame dans sur notre dos!).

Voilà en tout cas un roman d'anticipation qui donne vraiment à réfléchir: Que sommes-nous? Que voulons-nous faire du temps qui nous est donné à vivre sur terre? Que voulons-nous être pour les autres? Dans quel monde voulons-nous vivre, et que pouvons nous faire pour y arriver? Comment résister à la perte de l'innocence et à la confrontation à la vie d'adulte? Et comment faire vivre la mémoire individuelle et collective?

J'ai encore l'impression étrange de flotter entre deux eaux, entre rêverie et nostalgie. Ce livre est assurément un petit bijou que je vous recommande vivement. Et j'aimerais beaucoup avoir votre avis dessus...

Sortie en salle le 2 mars 2011 de l'adaptation cinématographique de ce roman: "Never let me go"

Auprès de moi toujours, de Kazuo Ishiguro
Gallimard, Folio 4659, 2009

2 nov. 2008

"Clara et la pénombre" - interaction

Dans le message de présentation de ce blog, je vous dis que notre but est d'échanger autour de nos lectures, de réagir aux articles des uns et des autres. Et bien j'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai pu entrer en contact avec Julie John, l'artiste dont je vous parle dans l'article précédant. L'artiste qui, à l'instar de ce qu'imaginait Somoza, a créé du mobilier humain.
Je l'ai cherchée et retrouvée sur le désormais célèbre réseau social Facebook, car cela m'intéressait de savoir comment et pourquoi elle en était arrivée là.
Voici le message que je lui ai envoyé:
"Bonjour,
Je me permets de vous contacter car j'ai relu récemment un roman d'anticipation de José Carlos Somoza, "Clara et la pénombre" qui traite de l'évolution de l'art contemporain: la peinture sur toile n'existe plus, et le support du peintre est le corps humain, apprêté, peint, exposé, puis loué ou vendu. Le corps est œuvre d'art et peut-être utilisé comme objet de décoration.
Bref, j'ai fait des recherches par la suite sur internet pour voir si cela avait réellement été fait, pensant qu'il ne s'agissait que de fiction. Et puis je ne sais plus par quel hasard, je découvre votre travail à cette adresse http://www.lalocomotive.ch/index.php?id=7 et cela m'interpelle vraiment. Le concept du livre de Somoza m'avait choqué, à la première lecture, et puis finalement je me dis "pourquoi pas"?
Mais j'aimerais comprendre votre démarche, ce qui vous a amené à créer des intérieurs avec du mobilier humain. Et puis techniquement, comment cela se passe-t-il? Je suis vraiment curieuse de tout cela, et j'aimerais pouvoir en parler avec vous, afin de me coucher moins bête un de ces soirs.
Bien cordialement,
AF."
Et j'ai eu l'agréable surprise de recevoir une réponse, il y a quelques jours de cela. La voici:
"Chère A.,
J’ai également lu le livre de Somoza « Carla et la pénombre », il m’a quelque peu étonné et troublé, d’autant plus que je travaillais sur mon mobilier humain à ce moment là.
Je ne vais toutefois pas aussi loin que son imagination. En effet, mes meubles ne sont pas à vendre, contrairement aux œuvres qu’il décrit dans son livre. Je me concentre exclusivement sur des performances de ces meubles, faites en fonction du lieu d’exposition. Ces performances durent vingt minutes et peuvent être présentées plusieurs fois dans la même journée.
Le modèles rémunérés que je mets en situation remplisse le rôle de modèle, tout comme pour une leçon de dessin d’après un nu vivant. Deux différences demeurent.
1. Ils sont peints
2. Le public se déplace entre eux et peut donc les approcher.
L’idée de ce travail m’est venue d’abord par ma fascination du corps humain. Ensuite, parce que j’avais envie de délivrer un message.
En effet, nous sommes tous au courant qu’il y a un commerce d’être humains à travers le monde, notamment pour le sexe et une main d’œuvre bon marchée et cela me révolte. Mais en y réfléchissant, sommes-nous si loin de la fiction imaginée par Somoza ?
J’avais envie de montrer ce point de vue d’une manière frontale et qui peut mettre mal à l’aise et c’est tant mieux. Moi c’est la manière dont fonctionne le monde et notre manière d’utiliser des populations pour notre propre bien être qui me met mal à l’aise.
Voilà avec brièveté les raisons qui m’ont poussé à faire ce travail.
Je suis à votre disposition pour toute autre question ou précision. Meilleures salutations.
Julie John"

22 oct. 2008

"Clara et la pénombre" - José Carlos Somoza, 2001



2006. Le monde de l'art a subi de grands bouleversements. La peinture sur toile est complètement démodée, et a été supplantée par l'art HD (Hyper-Dramatique).

Qu'est-ce que l'art HD? Pour certains, ce sont des êtres humains utilisés à des fins décoratives, qui restent immobiles pendant des heures. Pour d'autres, ce sont des oeuvres d'art (peintures, mobilier); pour Bruno van Tysch et la Fondation, ce sont des oeuvres en trois dimensions ayant pour matière première des corps humains; des peintures qui ressemblent à des personnes, et à qui il arrive de bouger.

Les "toiles" dédient entièrement leur vie à la peinture, et cela leur demande énormément de sacrifices. Elles sont tout d'abord préparées lors de séances de "tension" très rudes, longues et parfois humiliantes, puis l'artiste applique des fixateurs de couleurs, des huiles, ainsi que toutes sortes de produits et médicaments servant à réguler les fonctions naturelles. La toile est peinte, exposée, puis louée ou vendue, avant d'être remplacée.

Lorsque Annek Hollech, 14 ans, est retrouvée morte, atrocement mutilée, la question se pose: est-ce une jeune fille qui a été assassinée, ou bien une toile qui a été détruite? Pour la police, c'est un meurtre, et pour le monde de l'art, c'est un grave attentat contre l'œuvre d'un maître. Alors que la police poursuit l'assassin à travers l'Europe, Clara Reyes, très exaltée, s'apprête à devenir l'une de pièces maîtresses de la nouvelle exposition de Bruno van Tysch, le maître du genre. La menace du meurtrier plane-t-elle sur elle?

Ce livre parle d'art, d'amour de la peinture, et les mots sont comme des coups de pinceau. Par petites touches, le ton est donné avec justesse, et l'histoire naît sous nos yeux comme le tableau dans l'esprit du peintre. C'est un texte de caractère, dur, fort, lumineusement obscur, très (cinémato)graphique. Comme en peinture, la couleur est l'élément principal de ce roman. Elle est là, omniprésente, parfois étouffante, comme dans cette scène violette... :

"La pièce où il se trouvait appartenait au Museums-quartier. C'était un grand rectangle, insonorisé et tapissé d'éclairages de divers tons de violet: au plafond resplendissaient des pourpres doux, au sol des cobalts et au mur des carrés de couleur lavande, de sorte que les figures semblaient flotter dans un aquarium de vin de Bourgogne. Excepté la Table Basse, il n'y avait pas d'autres décorations. Pour ce qui était du reste, l'extrémité du fond ressemblait à un studio de télévision. Dix moniteurs en circuit fermé étaient rassemblés sur des panneaux fixés au mur; leurs écrans éteints reflétaient des ongles qui projetaient une lumière violette. [...] D'un air béat, Benoît déposa la tasse sur la soucoupe, se pourlécha les lèvres et regarda Bosch. Les lumières des murs lui rougissaient les pupilles; sa calvitie lui constituait une casquette pourpre cardinal et les pieds et la moitié inférieure de son pantalon lançaient des braises violettes."

L'auteur exploite ici la fascination de l'homme pour le dérangeant, le malsain, en mettant en scène de façon chirurgicale nos déviances possibles, nos pires fantasmes. C'est une véritable réflexion sur la valeur d'une vie au sein d'un monde mercantile et corrompu.

Ce roman, que l'on peut qualifier de roman d'anticipation (écrit en 2001, l'histoire se déroule en 2006), est très déstabilisant. Est-ce que tout cela existe vraiment? Est-ce que cela est envisageable? Je vous avoue qu'après ma première lecture, je me suis précipitée sur internet pour trouver des exemples réels, des noms d'artistes, etc. Je n'ai rien trouvé, et je me suis couchée sereine.

Quelle ne fut donc pas ma surprise, en le relisant une seconde fois, et cherchant de nouveau des informations relatives à l'art HD, de découvrir que cela existe, pour de vrai! Une artiste (accepterez-vous de l'appeler comme telle?), Julie John, a créé des intérieurs meublés avec des objets humains peints. Si vous avez du mal à me croire, cliquez donc ICI. Je vous fournis la preuve en images:



Clara et la pénombre, José Carlos Somoza
Collection Par Ailleurs

J'ai lu, 2006


25 sept. 2008

"La route" [The road] - Cormac McCarthy, 2008


Cormac McCarthy est l'homme d'une obsession : la société. Comme beaucoup d'écrivains (citons en vrac - et sans souci d'exhaustivité - Balzac, Zweig, Kafka, Chrétien de Troyes ou Steinbeck ), il est pris tout entier par la nécessité de comprendre son environnement le plus familier. Pourquoi la société est-elle si violente? Comment les hommes font-ils pour ne comprendre que cette violence? Chaque roman est pour lui l'occasion de se représenter une nouvelle époque à laquelle les hommes ont déchaîné leur pulsion de mort et de vie.

Dans La route c'est le destin d'un père et de son fils qui est en jeu, dans un monde post-apocalyptique, sur une terre sans doute américaine, couverte d'un ciel noir de cendres en suspension, errant comme deux fantômes, et fuyant les restes moribonds d'une humanité décimée. Ils fuient aussi les bandes meurtrières des hommes, derniers hommes, qui tentent de survivre, en se livrant au cannibalisme - nos deux héros le supposent du reste. Le père ne veut pas mourir avant son fils, le fils ne veut pas voir mourir son père. Tous les deux poussent un caddie rempli des restes qu'ils trouvent et de couvertures. Deux clochards visionnaires.

Au bout de la route, il y a leur destin, presque écrit. Pourtant on se prend d'amitié pour le couple tragique qui lutte contre la mort et l'oubli. Il s'en faut de peu de lorgner vers le magnifique Malevil de Merle, si McCarthy n'avait insufflé ici une mélodie plus déprimée et poétique encore. Ce roman se lit comme le poème de la fin des temps, prose d'une apothéose humaine, rythmée par le pas silencieux d'un père et d'un fils rebroussant le chemin de l'avenir. Un véritable coup au coeur...

Extrait:

Quand il se réveillait dans les bois dans l'obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l'enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l'obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d'avant. Comme l'assaut d'on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. À chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis et regarda vers l'est en quête d'une lumière mais il n'y en avait pas. Dans le rêve dont il venait de s'éveiller il errait dans une caverne où l'enfant le guidait par la main. La lueur de leur lanterne miroitait sur les parois de calcite mouillées. Ils étaient là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus dans les entrailles d'une bête de granit. De profondes cannelures de pierre où l'eau tombait goutte à goutte et chantait. Marquant dans le silence les minutes de la terre et ses heures et ses jours et les années sans s'interrompre jamais. Jusqu'à ce qu'ils arrivent dans une vaste salle de pierre où il y avait un lac noir et antique. Et sur la rive d'en face une créature qui levait sa gueule ruisselante au-dessus de la vasque de travertin et regardait fixement dans la lumière avec des yeux morts blancs et aveugles comme des œufs d'araignée. Elle balançait la tête au ras de l'eau comme pour capter l'odeur de ce qu'elle ne pouvait pas voir. Accroupie là, pâle et nue et transparente, l'ombre de ses os d'albâtre projetée derrière elle sur les rochers. Ses intestins, son cœur battant. Le cerveau qui puisait dans une cloche de verre mat. Elle secoua la tête de gauche à droite et de droite à gauche puis elle émit un gémissement sourd et se tourna et s'éloigna en titubant et partit à petits bonds silencieux dans l'obscurité.
À la première lueur grise il se leva et laissa le petit dormir et alla sur la route et s'accroupit, scrutant le pays vers le sud. Nu, silencieux, impie. Il pensait qu'on devait être en octobre mais il n'en était pas certain. Il y avait des années qu'il ne tenait plus de calendrier. Ils allaient vers le sud. Il n'y aurait pas moyen de survivre un autre hiver par ici.

La route, de Cormac Maccarthy
Editions de l'Olivier, 2008

18 sept. 2008

"Malevil" - Robert Merle,1972


En ce moment, je lis Malevil, de Robert Merle. C'est un scénario post-apocalyptique, et c'est vraiment super. J'avoue l'avoir commencé sous vive recommandation de mon compagnon; parce que si j'avais lu la quatrième de couverture dans une librairie, je ne l'aurais jamais acheté ni même parcouru!

Voici ce que dit cette quatrième de couverture:

"Une guerre atomique dévaste la planète, et dans la France détruite un groupe de survivants s'organise en communauté sédentaire derrière les remparts d'une forteresse. Le groupe arrivera-t-il à surmonter les dangers qui naissent chaque jour de sa situation, de l'indiscipline de ses membres, de leurs différences idéologiques, et surtout des bandes armées qui convoitent leurs réserves et leur "nid crénelé"?"

C'est extrêmement bien écrit, avec beaucoup de justesse dans les mots employés.
Tout ce que j'aime: réussir à faire passer un sentiment complexe en quelques mots, des descriptions telles que l'on a aucun problème pour se glisser dans la peau des personnages, que l'on voit réellement les paysages (ou ce qu'il en reste), une chevelure qui tombe sur une épaule, un regard fiévreux, la confusion de celui qui croit devenir fou...
Il n'y a pas un mot de trop, et la langue est belle. Et ça se passe dans les années 80, il me semble. C'est un roman d'anticipation, pas de science-fiction (puisque ça peut arriver à tout moment, qu'un abruti nous balance une bombe atomique sur la figure. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe dans le monde. Bref...), et c'est d'autant plus angoissant d'imaginer que c'est réaliste.

Essayez de vous imaginer sans eau courante, sans électricité, toute vie (ou presque) détruite (végétaux, animaux). Il faut tout recommencer à zéro. L'agriculture, l'élevage, trouver le moyen de se chauffer, de cuisiner, de s'habiller. L'argent perd toute valeur; on en revient au troc.
La lutte pour la survie de l'espèce, tout simplement. Trouver une femme fertile, ne pas se battre pour se l'approprier. On redécouvre la notion de partage! :)

Très sérieusement, je vous recommande vraiment ce livre. Contrairement à ce que l'on peut imaginer, ce n'est pas déprimant. C'est palpitant. C'est un autre univers qui s'offre à nous, et pour ma part, j'ai l'impression que cette lecture m'aide à porter un regard neuf sur les choses. Disons qu'on prend largement conscience de la chance qu'on a...



Malevil, Robert Merle
Folio, 1972