La citation du mois

"Il faut accepter de ne pas savoir. Demain n'existe pas. Pense à maintenant!"

Frédéric Bihel

2 juin 2009

"De chaque côté des cîmes" - Claire Mazard, 2009

Ce roman poignant retrace les vingt premières années de la vie de deux amies inséparables depuis toujours, vivant dans un petit village au cœur du Zanskar, au Nord de l’Inde, entre le Pakistan et le Tibet.

La tradition veut que la fille aînée de la famille se marie. C’est ce que fera Namkha, mais Dahoé voit les choses différemment. Elle refuse d’épouser un homme qu’elle n’a pas choisi, et ne veut pas devenir une simple nonne dans son village. Elle va braver la tradition, et réussir à convaincre son père de la laisser partir être nonne à Dharamsala auprès du Dalaï-Lama.
C’est une belle réussite de Claire Mazard, qui s’est manifestement beaucoup documentée sur la question. Les vingt années filent grâce à des phrases et chapitres courts, aux mots bien choisis, et incisifs.
Braver la tradition, pour une fille dans cette région du monde, n’est pas chose facile. Dahoé est une héroïne très courageuse qui se bat pour que sa vie soit en accord avec ses idéaux.



De chaque côté des cîmes, Claire Mazard
Collection Karactère(s)
Seuil Jeunesse, 2009

"N'importe où hors de ce monde"- Anne Percin, 2009

Diane est une adolescente de 16 ans, grande rêveuse, trop mature pour son âge, très seule car elle se sent incomprise. Parfois, elle déconnecte du monde réel, part dans sa tête et le temps passe sans qu’elle s’en aperçoive. Elle a comme des absences… Elle croit entendre des voix, et commence à penser qu’elle est peut-être folle.

Finalement, anonymement elle distille des tracs militants (politiques) dans son lycée, et on commence à la remarquer. Elle va alors se faire des amis, et découvrir qu’elle n’est ni seule, ni folle. Juste un peu trop en avance pour son âge et incomprise de son entourage.
Un très beau roman sur le mal-être de l’adolescence. On a mal, on doute avec elle, puis on assiste avec bonheur à son éclosion dans ce monde et au soleil que revient dans son cœur…


N'importe où hors de ce monde, Anne Percin
Collection Junior
Oskar Jeunesse, 2009

1 juin 2009

"Le village de l'allemand, ou le journal des frères Schiller" - Boualem Sansal, 2008


Je vous présente ma plus grosse "claque" de l'année... 
Cette histoire est tirée de faits réels. Deux frères, Rachel et Malrich Schiller, sont algériens par leur mère, et allemands par leur père. Leurs parents les ont envoyés vivre en France lorsqu'ils étaient petits, afin qu'ils soient élevés par un oncle, et qu'ils aient une meilleure vie qu'en restant en Algérie. 
1994. Le GIA massacre un village entier, Aïn Deb. Les parents font partie des victimes. Rachel (contraction de Rachid et Helmut) l'aîné, retourne dans son village pour se recueillir sur la tombe de ses parents. En retournant dans la maison familiale, il trouve une valise appartenant à son père. C'est alors que sa vie bascule. 
Cette valise contient les vestiges du passé nazi de son père. Des lettres, des photos, un bout de tissu portant l'emblême des SS, des médailles militaires (insigne des Jeunesses Hitlériennes, médaille de la Wermacht, insigne de la Waffen SS)... 
Rachel s'aperçoit qu'il ne connaissait pas son père. Père qui s'était installé en Algérie et était admiré, au point qu'il s'est converti à l'islam et était devenu chef de son village... et qui avait mis ses compétences au service du FLN. Rachel va alors mettre ses pas dans les pas de son père, partir à travers l'Europe pour visiter les camps dans lesquels sont père a officié, rencontrer ses amis, ses collègues, ses victimes, en essayant de comprendre l'incompréhensible. Tout au long de sa quête, il écrit son journal et sa descente aux enfers. Son histoire familiale le rend fou,; il finit par se suicider, s'asphyxiant dans son garage par solidarité avec les gazés du génocide juif. Le livre s'ouvre sur l'annonce de sa mort. 
Malrich (contraction de Malek et Ulrich), dernier survivant de sa famille, hérite des effets personnels de son frère, et découvre à son tour cette histoire que ses parents, puis son frère, lui avaient cachée. 
Chaque page est un coup de poing en pleine figure, c'est un tsunami qui déferle en vous, et ne peut vous laisser vous en sortir indemne. Boualem Sansal trouve les mots justes pour nous mettre face à notre Histoire, nous montre que nous sommes tous à la fois d'innocents et tacites complices des crimes commis au nom des idéologies et du négationnisme. Il ose un parallèle entre nazisme et islamisme, fustige les extrémismes et l'intégrisme et nous met en garde contre eux. 
A travers le personnage de Malrich, Boualem Sansal pose un regard lucide sur ce qu'est la vie de banlieue, l'influence de le religion et de ses leaders dans la montée des extrêmes. Il donne un coup de projecteur sur des sujets tabous et brûlants. Il rappelle qu'en Algérie, on ne parle pas de l'Holocauste. Jamais il n'est mentionné dans les livres d'histoire. 
Boualem Sansal fait de nombreuses références au Si c'est un homme de Primo Levi. Comment un homme, s'il est un homme, peut commettre de tels crime? à une telle échelle! On peut se dire qu'il le fait par obéissance, par aveuglement à une idéologie bien menée, ou simplement par ignorance - l'Holocauste était le grand secret de l'Allemagne, une machination bien montée. Mais la guerre terminée, les camps découverts, l'Histoire révélée à la face du monde... comment un homme peut choisir de fuir, et de se taire, plutôt qu'avouer ses crimes, et en reconnaître l'horreur face à ses victimes?  Rachel porte sur ses épaules la honte de son histoire, la honte de son bourreau de père et de sa fuite, de son déni, de son obstination dans les mauvais choix. Puisque son père est mort sans demander pardon, alors il paiera pour lui, par solidarité avec ses victimes. 
C'est terrible, une vraie tragédie qui des années après fait encore des ravages. C'est sûr, par confort, on préfère oublier, on préfère fermer les yeux sur ce qui aujourd'hui pourrait ressembler aux prémices de ce qui a déjà eu lieu. Mais je vous assure, on se sent terriblement lâche et coupable de ne pas faire plus, de ne pas en parler, de ne pas ouvrir les yeux des moins lucides, de ne pas se documenter, de ne pas se révolter. 
La lecture de ce livre a fait bouillir un grand cri de douleur en moi. Et maintenant je suis un peu perdue, car je ne sais pas quoi en faire. Je le partage avec vous, ce n'est rien, mais c'est déjà ça. 

Le village de l'allemand, ou le journal des frères Schiller, Boualem Sansal / Gallimard, 2008 
  >>> Ce livre a reçu le Grand Prix RTL-Lire 2008, le Grand Prix de la francophonie 2008, le Prix Nessim Habif (Académie royale de langue et de littérature française de Belgique), et le prix Louis Guilloux. <<<
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L'interview de Boualem Sansal par le Nouvel Obs est visible, en deux parties, en suivants ces liens:

31 mai 2009

"Antigone" - Jean Anouilh, 1944

Sur les conseils d'une collègue, j'ai enfin lu Antigone. Enfin... une version de l'Antigone de Thèbes. Il en existe au moins une vingtaine! J'ai ainsi mis un pied dans la mythologie grecque et la tragédie que je ne connaissais absolument pas...
Présentée sous l'Occupation, en 1944, l'Antigone d'Anouilh met en scène l'absolu d'un personnage en révolte face au pouvoir, à l'injustice et à la médiocrité.

Son histoire, la voici.
Antigone, fille du Roi Oedipe et de la Reine Jocaste, a deux frères, Ectéocle et Polynice, et une soeur, Ismène. A la mort de leur père, ce sont les deux fils qui héritent du trône, et il est décidé qu'ils règneraient sur Thèbes un an chacun en alternance.
Mais lorsque Polynice revient pour prendre la succesion de son frère sur le trône, Etéocle la lui refuse. Polynice lève alors une armée pour reprendre le pouvoir de force, et les deux frères finissent par s'entretuer. Créon, leur oncle (et frère de Jocaste) devient alors roi de Thèbes.

Estimant que Polynice, par ses actes, est un traître à son peuple, il offre des funérailles de roi à Etéocle, tandis qu'il laisse le cadavre de Polynice sans pleurs et sans sépulture, en proie aux corbeaux et aux chacals; toute personne qui osera lui rendre les devoirs funèbres sera immédiatement puni de mort.

Mais Antigone s'oppose à cela et décide d'aller enterrer son frère. Elle tente de joindre à sa cause Ismène, mais celle-ci redoute trop la colère du roi, et préfère s'abstenir. Rien, pourtant, pas même l'amour d'Hémon (fils de Créon), ne fera faillir Antigone. Alors, à deux reprises, elle brave la surveillance du roi pour aller ensevelir son frère. Immanquablement, elle se fait attraper par les gardes qui la mènent à Créon.

Celui-ci, ayant tout de même de l'affection pour sa nièce, tente de la raisonner et de lui accorder sa pitié, mais Antigone, toute entière et determinée qu'elle est, s'entête. Créon la fait alors enterrer vivante. Hémon, de chagrin, descend dans la fosse avec elle, et regardant son père droit dans les yeux, s'enfonce une lame dans le ventre, et se meurt contre sa bien-aimée.

La pièce s'ouvre sur un prologue magistral qui est indispensable pour la compréhension des évènements et du destin des personnages. Dès lors, toutes les bases de la tragédie qui s'annonce sont jetées, et alors la tragédie est déjà là. On sait les personnages prisonniers de leur destin, la lecture de la pièce nous donnera juste le comment. Anouilh le dit lui-même très justement:

"Et voilà. Maintenant le ressort est bandé. Cela n'a plus qu'à se dérouler tout seul. C'est cela qui est commode dans la tragédie, on donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien [...]. C'est tout. Après on n'a plus qu'à laisser faire. [...] Dans la tragédie, on est tranquille. D'abord, on est entre soi. On est tous innocents, en somme! Ce n'est pas parce qu'il y en a un qui tue et l'autre qui est tué. C'est une question de distribution. Et puis, surtout, c'est reposant la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir, le sale espoir. [...] Dans le drame, on se débat parce qu'on espère en sortir. C'est ignoble, c'est utilitaire. Là, c'est gratuit. C'est pour les rois. Et il n'y a plus rien à tenter, enfin!" (pp. 53-54)



Antigone, Jean Anouilh
La Table Ronde, 1946
[Pièce en 1 acte]

15 mai 2009

"Disparu à jamais" - Harlan Coben, 2002


Après avoir lu les deux premiers tomes de Millenium, j'ai entamé - en toute logique -le troisième et dernier volume, La reine dans le palais des courants d'air. Mais l'intrigue est devenue trop politique, trop compliquée... et j'ai décroché.

J'avais donc besoin de trouver un livre qui m'accroche et ne me lâche plus. Et c'est là que "Disparu à jamais" est arrivé providentiellement entre mes mains. Un thriller. Ca faisait longtemps!

L'histoire se déroule dans la banlieue de New-York. Ken Klein, accusé du viol et du meurtre de sa petite amie, disparaît du jour au lendemain, emportant avec lui le secret des évènements. Will, son frère, est convaincu de son innocence, et a fini par se résigner à sa volatilisation.

Mais voilà que onze ans après les faits, Sheila, la fiancée de Will, disparaît à son tour, avec pour toute explication ces mots mystérieux: "Je t'aimerai toujours". A peu près au même moment, Will apprend que son frère a été aperçu non loin de là. La coïncidence est troublante... Et si après tout ce n'en était pas une? Et si Ken était vivant?
Will va alors se replonger dans le passé pour tenter de prouver l'innocence de son frère, et d'expliquer la disparition de Sheila. Mais les vieux fantômes ressurgissant, il va vite réaliser que ceux qu'il croyait le mieux connaître lui étaient en réalité complètement étrangers.

Tous ces ingrédients font de "Disparu à jamais" un thriller palpitant. Lu en quelques jours, je n'en ai décroché que pour dormir ou travailler! Cela faisait longtemps que je n'avais pas plongé dans une aventure qui me fasse oublier le cours du temps! Cette histoire s'avale, se dévore avec une facilité déconcertante...

Les personnages sont bruts; ce sont des héros avec de vraies personnalités, des histoires torturées, de vieilles cicatrices qui peinent à se refermer; ils sont taraudés par des questions existentielles comme nous le sommes tous.

Ils sont faillibles, pleurent, rient, aiment, haïssent, doutent, et ce en toute sincérité. Nous pourrions (presque) être eux... Nous allons de découverte en découverte, et l'on passe par toutes les émotions, du doute à l'angoisse, des frissons à la stupeur, en passant par le dégoût et la fascination de la perversion.

L'histoire va crescendo, avance graduellement au fil des révélations, et se termine en apothéose. Les personnages doivent se retourner pour avancer, mais pour le lecteur, plus il avance dans l'histoire, plus ça lui retourne le cerveau!

L'auteur se joue de son lecteur, lui fait passer pour vraies les pires inepties, et ce qui est fou, c'est que l'on y croit! A 200%! On veut y croire, car l'histoire nous plaît comme cela. Nous nous montons notre propre scénario, notre version de l'histoire parce que l'auteur le veut ainsi. Et dès qu'il sent que l'on est à point, hop, d'une page tournée il renverse la situation, réussit à nous faire vaciller, à remettre en cause jusqu'aux doutes que l'on pouvait avoir. Du travail de maître!

Pas étonnant que son roman Ne le dis à personne ait été adapté au cinéma avec un tel succès. Harlan Coben a vraiment une plume de qualité - malheureusement mise à mal par une bien piètre traduction; défenseurs du passé simple, rebellez-vous! - et cela vaut vraiment le coup de prendre quelques heures pour la découvrir.

Je terminerai enfin sur ces quelques mots:

"Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur le papier blanc; ce sont des forces; elles se combinent, se composent, se décomposent, entrent l'une dans l'autre, pivotent l'une sur l'autre, se dévident, se nouent, s'accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous lâchera qu'après avoir donné une façon à votre esprit. Quelques fois, les lecteurs sortent du livre tout à fait transformés."

Victor Hugo [1802 - 1885]



Disparu à jamais, Harlan Coben
Pocket, 2002

20 avr. 2009

Edgar Allan Poe

Contrairement à ce qu’ont pu dire certains de ses compatriotes quand il était encore en vie, Edgar Allan Poe n’était pas un auteur mineur, loin de là. Et nous, lecteurs francophones, disposons d’une preuve éclatante de l’absurdité d’une telle idée : nous lisons les œuvres de Poe dans la traduction qu’en a fait Charles Baudelaire, peut-être l'un des plus grands poètes de la langue française. S’il reste à prouver que l’excellence d’un artiste fait forcément de lui un critique inspiré, ce n’est tout de même pas rien que d’être traduit par Baudelaire en personne : les nouvelles de Poe doivent bien avoir un certain intérêt.

Elles en ont en fait plusieurs, d’intérêts : autant que de niveaux de lecture, multiples, complexes et torturés, comme Poe lui-même l’était. Mais commençons par le plus frappant : le caractère « horrifique » de l’œuvre de Poe. Le genre « gothique » était à la mode à l’époque, et s’il est probable que c’est à cause de cette mode que Poe a choisi d’écrire dans ce style (après une carrière avortée de poète), il n’en est pas moins vrai qu’il y excellait.

Le spectre de la maladie dans « Le Masque de la Mort Rouge », l’horreur du meurtre absurde dans « Le Chat Noir » ou encore l’angoisse face aux éléments déchainés dans « Une Descente dans le Maelström » en sont autant d’exemples. Cependant, « La Chute de la maison Usher » est peut-être la nouvelle la plus connue et la plus emblématique de toutes : on y découvre un narrateur anonyme se rendant chez son ami souffrant Roderick Usher, qu’il n’a pas vu depuis de nombreuses années, avec pour décor à cette aventure un manoir creusé de lézardes, couvert de lierre et bordé par un marécage boueux et inquiétant. De manière étonnante, l’ami du narrateur lui apprend qu’il possède une sœur jumelle et dans le courant du séjour, celle-ci vient à mourir. C’est tout naturellement qu’ils vont par la suite l’enterrer tous les deux dans le caveau familial. Seulement, comme souvent chez Poe, la tombe ne se révélera pas être un rempart suffisant pour protéger les personnages de l’horreur, et la sœur de Roderick en sortira pour donner une dernière et mortelle étreinte à son frère.

Des morts qui reviennent de leur tombe ? Un vieux manoir presque en ruines, dans un paysage inquiétant ? Tout cela semble affreusement banal pour une nouvelle « gothique ». Et qui plus est, celle-ci est remplie d’incohérences : le meilleur ami de Roderick ne connait pas l’existence de sa sœur jumelle ? Il serait tentant d’attribuer les défauts de ces nouvelles à un genre encore balbutiant dans les Etats-Unis de l’époque. Mais non, Edgar Poe était un auteur suffisamment conscient de son écriture pour ne pas se permettre ce genre d’erreur : quand on expose dans un essai l’importance de « l’unité d’effet », selon laquelle tous les mots d’une œuvre doivent tendre vers un même but, on ne se permet pas d’incohérences. Ce principe de « l’unité d’effet » est le fond véritable des nouvelles de Poe, et non pas l’intrigue. Dans « La Chute de la Maison Usher », le but poursuivi est la peur de l’anéantissement, de la mort, du néant, et la tension nerveuse en résultant nous accompagne bien après la dernière ligne. C’est par de subtils jeux de mots que Poe instaure le malaise (la maison Usher, est-ce le bâtiment qui s’effondre ? La lignée qui s’éteint avec la mort de Roderick et sa sœur ?...) et ce qui semble être des défauts formels s’efface devant le ressenti puissant que provoquent ses écrits.

Le goût des jeux de mots et d’idées, Poe l’exprime dans des histoires bien différentes de celles que l’on vient d’évoquer. A l’horreur, Poe oppose la raison : le personnage symbolique de cette raison chez Poe, c’est Auguste Dupin, le premier grand détective de la littérature, celui qui inspira entre autres Arthur Conan Doyle pour la création de Sherlock Holmes. Dans un Paris à la géographie fantaisiste (une autre preuve du fait que tous les détails n’avaient pas leur importance pour Poe), Dupin et un narrateur qui lui sert de faire-valoir résolvent des énigmes que la police est bien en peine de comprendre. Ces énigmes sont aussi capillotractées que les histoires « gothiques » étaient peu probables : dans « Le double assassinat de la Rue Morgue », Poe va jusqu’à faire découvrir à Dupin un indice qui est un clou. Or comment dit-on un indice en anglais ? « A clue ».
Encore une fois, l’intérêt majeur ne réside pas dans l’intrigue : une lecture un peu approfondie amène à penser que si Dupin résout toutes ces énigmes avec autant d’aisance, peut-être en est il le responsable ? Ou peut-être a-t-il simplement tout inventé ? Un demi-siècle avant Freud, Poe pressent la pulsion de mort, le subconscient… là où ses contemporains écrivent sur la frontière sans cesse repoussée du Far West, Poe, lui, repousse les frontières de l’esprit. Comme disait Baudelaire, Poe, « c’est l’écrivain des nerfs. »

Edgar Allan Poe s’avère donc être un auteur très riche dont l’œuvre possède de nombreux degrés de lecture. Une vie difficile l’a doté d’une ironie mordante, que l’on peut déceler dans tous ses écrits : romans, nouvelles ou critiques. Cependant, son ironie n’était pas celle d’un misanthrope : un sens de l’observation aiguisé lui permit d’explorer les tréfonds l’âme humaine, découvrant parfois ce qu’il n’aurait préféré jamais découvrir, et c’est ainsi que ses œuvres n’ont rien perdu de leur force. Poe, c’est avant tout l’écrivain d’une peur fondamentale, et qui nous poursuit encore : celle de la mort.

21 févr. 2009

"La nuit des temps" - René Barjavel, 2005

Merci Anaïs de m'avoir conseillé cet ouvrage que j'aurais dû lire depuis bien longtemps !!

Tout le monde connait?! Assurément..

Je vais tenter de résister à l'envie de vous en faire l'esquisse, même lointaine, tant le plaisir de l'intrigue est grand et la plume "légère" de sens..

Simplement en deux mots:

Une expédition polaire détecte un ensemble de ruines enfouies sous plus de 1000 mètres de glace. Elles y seraient depuis 900 000 ans. Jusqu'ici rien de bien surprenant, mais un signal en provenance de ces ruines leur confère une aura mystérieuse..

Commence alors une épopée dont vous vous souviendrez à n'en pas douter !

Eléa et Paikan sont deux êtres que lie un amour éthéré et intemporel. Avatar des couples maudits tels Tristan et Yseult ou Roméo et Juliette, ils rejaillissent d'une sorte "d'anticipation passéiste", un maelström temporel en somme, où tout a déjà eu lieu et où tout recommencera, un âge d'or de l'humanité prisonnier des griffes de l'ouroboros !

Lorsque les yeux d'Eléa s'ouvrent sur ce qui est censé être un nouveau monde, elle comprend vite que les choses n'ont guère changé.
Certaines constantes intrinsèques de l'humain se perpétuent encore:
L'amour bien entendu, mais également la libido sciendi et le désir latent de posséder et de dominer "l'autre" qui en découle trop souvent.

Ce drame universel et presque intemporel nous invite à tirer des enseignements de notre histoire avec un grand H, notamment sur notre façon de vivre les uns avec les autres. Il date de 1968 et marquait déjà la nécessité de ré-inventer, mieux de ré-enchanter le monde !!



La nuit des temps, René Barjavel
Pocket, 2005

20 févr. 2009

"La fin du monde" - Tirabosco et Wazem, 2008

Ce roman graphique à la fois oppressant et surnaturel débute comme une suite de questions qui dérange .

Qui est cette jeune fille aussi étrangère aux autres qu’à elle-même?
Et pourquoi la pluie tombe-t-elle comme un ultime déluge annonciateur de la fin?

Vous êtes invités à déambuler dans cette histoire crépusculaire, entre rêves et réalité, dans une atmosphère nocturne rendue délicatement somptueuse par les tons noirs et blancs saupoudrés de légères touches bleutées. C’est un voyage onirique dont vous ressortirez sans doute troublé, un frisson d’étrangeté et de beauté indicible jusqu’ au bout des doigts.

Un plaisir pour l'âme et les yeux !



La fin du monde - Tirabosco et Wazem
Futuropolis, 2008

31 janv. 2009

"Millenium - T.1 : Les hommes qui n'aimaient pas les femmes" - Trilogie de Stieg Larsson, 2006


Millenium... il est quasi impossible de passer à côté. Je travaille en médiathèque, et les gens se l'arrachent depuis que nous l'avons acheté. Il y a trois mois d'attente pour obtenir un exemplaire dans l'une des huit médiathèques du réseau; nous avons dû racheter des exemplaires car nous nous les faisons voler régulièrement...

C'est un vrai phénomène littéraire qui au départ m'a intriguée, mais sans plus. Et puis ma mère m'a dit un jour: "Dis-donc, tu connais la trilogie Millenium, de l'auteur suédois, là...? J'ai attaqué le deuxième tome, j'ai lu le premier en trois jours!!" (il faut savoir que chaque tome fait presque 600 pages, tout de même) Là je me suis dit: Si ma mère s'y met aussi, il va falloir que je fasse quelque chose... Finalement, j'ai réussi par miracle à m'en procurer un exemplaire, mais je ne lis pas assez vite (pour cause d'autres lectures professionnelles urgentes), il est réservé deux fois, et il va falloir que je le rende avant de l'avoir fini. Aaaah! Je crois que je vais devoir l'acheter :-)

Je n'en suis donc qu'au premier tome, intitulé Les hommes qui n'aimaient pas les femmes - tout un programme! La base de l'histoire est celle-ci: un journaliste économique, Mikael Blomkvist, est contacté par Henrik Vanger, un important homme d'affaire, pour relancer une très vieille enquête laissée sans suite. La nièce de cet homme (Harriet) a mystérieusement disparu il y a 40 ans dans le huis clos d'une île, et quelqu'un prend un malin plaisir à le rappeler à Vanger tous les ans à son anniversaire.
Aidé par Lisbeth Salander, une jeune femme perturbée et asociale mais cependant très intelligente et fouineuse hors pair, il replonge sans trop d'espoir dans le dossier mille fois examiné, jusqu'au jour où une intuition tenace lui fait reprendre un dossier...

Ce premier opus nous offre une histoire bien construite, autour de personnages hors normes. Toute cette histoire se dégage des stéréotypes du polar, même si bien évidemment, il y a un crime, une victime et un "enquêteur", personnage en quête de vérité. Il y a aussi ceux qui montrent de la fausse bonne volonté, les gentils pourris, les femmes succubes et manipulatrices, etc... Que de bons ingrédients!

L'enquêteur n'est pas flic, il n'est pas alcolo, et ne fait pas des maquettes pour se détendre dans son bureau lorsqu'il fait nuit noire. Il vit le jour, n'a pas de passé tortueux, il aime les femmes et les femmes le lui rendent bien, c'est un journaliste économique engagé révolté par les magouilles des puissants. Bref, c'est un type normal, tout simplement. Voire même un peu trop normal, un peu trop cool et débonnaire. On a l'impression, au début en tout cas, que les évènements coulent sur lui sans l'atteindre. Il est agaçant de platitude. Et puis petit à petit, ils se réveille, comme sorti de sa torpeur au contact de gens au caractère bien trempé...

Lisbeth, la jeune femme qui l'aide, est une sociopathe très perturbée, violente, solitaire, mise sous tutelle par l'Etat car déclarée comme malade mentale grave. En fait, elle est d'une intelligence rare, et possède le don de savoir retrouver n'importe quelle info sur n'importe qui, car elle sait où chercher (même si ses méthodes ne sont pas des plus catholiques...). C'est un petit oiseau de 42kg qui rejette l'autorité sous toute ses formes et ne se laisse jamais faire, même par les plus costauds, et qui se venge quand on l'a offensée. Et croyez-moi, Lisbeth, faut pas venir l'emmerder!

Ensemble il vont mener l'enquête sur la disparition d'Harriet Vanger 40 ans auparavant, et vont découvrir petit à petit de nouveaux indices et des détails qui n'ont pas été exploités lors de la première enquête et en découvrant de nouveaux liens entre les évènements et les gens, ils vont ainsi faire ressurgir la terrible vérité.
Car ce qui s'est passé est bien pire que ce que vous pouvez imaginer. Et ce qui est pire que tout, c'est que Stieg Larsson, pour les crimes qu'il décrit (des meurtres et une scène de viol très dure, notamment) s'est inspiré de faits divers réels. Et je vous assure que quand vous savez ça, quand vous savez que des femmes ont réellement subi les horreurs qui sont décrites, je vous assure que le livre prend une autre ampleur.

Pour les personnages, Stieg Larsson s'est également inspiré de personnages réels. Ce monsieur est auteur de polars à succès, mais dans la vie courante, il est journaliste économique. Les personnages du journal sont des gens qu'il connaît, etc...Ca pourrait presque passer pour une autobiographie fantasmée, un cauchemar couché sur le papier.

L'histoire met du temps à se mettre en place, et du coup le début de la lecture est un peu laborieux. Mais ce début un peu longuet est toutefois nécessaire, car il permet de placer le décor et les personnages, qui sont autant de pièces du puzzle qui va se reconstituer au fil des pages.

C'est quelque chose que j'ai trouvé très agréable: on visualise très bien le déroulement des évènements, et c'est comme si on avait les indices sous les yeux. Notre cheminement intellectuel pour résoudre l'énigme Harriet avance au même rythme que celui de Blomkvist. C'est comme si l'on était dans sa tête et que l'on réfléchissait en même temps. Jamais on n'a l'impression d'avoir découvert quelque chose qu'il ne sait pas encore. L'auteur ne fait pas de cadeau au lecteur: il ne lui donne pas plus d'indices qu'à son personnage.

Ce premier volume pourrait se suffire à lui-même, si Stieg Larsson n'avait pas décidé, 100 pages avant la fin, de nous relancer sur un autre sujet palpitant, qui nous donne bien évidemment envie d'attaquer immédiatement le volume 2, La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'un allumette et de retrouver Mikael et Lisbeth dans un nouveau pétrin.

Je viens de le commencer, et au vu des quinze premières pages, je peux déjà dire que ça démarre sur les chapeaux de roue!

A suivre...



Les hommes qui n'aimaient pas les femmes - Millenium T.1, Stieg Larsson
Collection Actes Noirs
Actes Sud, 2006

2 nov. 2008

"Clara et la pénombre" - interaction

Dans le message de présentation de ce blog, je vous dis que notre but est d'échanger autour de nos lectures, de réagir aux articles des uns et des autres. Et bien j'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai pu entrer en contact avec Julie John, l'artiste dont je vous parle dans l'article précédant. L'artiste qui, à l'instar de ce qu'imaginait Somoza, a créé du mobilier humain.
Je l'ai cherchée et retrouvée sur le désormais célèbre réseau social Facebook, car cela m'intéressait de savoir comment et pourquoi elle en était arrivée là.
Voici le message que je lui ai envoyé:
"Bonjour,
Je me permets de vous contacter car j'ai relu récemment un roman d'anticipation de José Carlos Somoza, "Clara et la pénombre" qui traite de l'évolution de l'art contemporain: la peinture sur toile n'existe plus, et le support du peintre est le corps humain, apprêté, peint, exposé, puis loué ou vendu. Le corps est œuvre d'art et peut-être utilisé comme objet de décoration.
Bref, j'ai fait des recherches par la suite sur internet pour voir si cela avait réellement été fait, pensant qu'il ne s'agissait que de fiction. Et puis je ne sais plus par quel hasard, je découvre votre travail à cette adresse http://www.lalocomotive.ch/index.php?id=7 et cela m'interpelle vraiment. Le concept du livre de Somoza m'avait choqué, à la première lecture, et puis finalement je me dis "pourquoi pas"?
Mais j'aimerais comprendre votre démarche, ce qui vous a amené à créer des intérieurs avec du mobilier humain. Et puis techniquement, comment cela se passe-t-il? Je suis vraiment curieuse de tout cela, et j'aimerais pouvoir en parler avec vous, afin de me coucher moins bête un de ces soirs.
Bien cordialement,
AF."
Et j'ai eu l'agréable surprise de recevoir une réponse, il y a quelques jours de cela. La voici:
"Chère A.,
J’ai également lu le livre de Somoza « Carla et la pénombre », il m’a quelque peu étonné et troublé, d’autant plus que je travaillais sur mon mobilier humain à ce moment là.
Je ne vais toutefois pas aussi loin que son imagination. En effet, mes meubles ne sont pas à vendre, contrairement aux œuvres qu’il décrit dans son livre. Je me concentre exclusivement sur des performances de ces meubles, faites en fonction du lieu d’exposition. Ces performances durent vingt minutes et peuvent être présentées plusieurs fois dans la même journée.
Le modèles rémunérés que je mets en situation remplisse le rôle de modèle, tout comme pour une leçon de dessin d’après un nu vivant. Deux différences demeurent.
1. Ils sont peints
2. Le public se déplace entre eux et peut donc les approcher.
L’idée de ce travail m’est venue d’abord par ma fascination du corps humain. Ensuite, parce que j’avais envie de délivrer un message.
En effet, nous sommes tous au courant qu’il y a un commerce d’être humains à travers le monde, notamment pour le sexe et une main d’œuvre bon marchée et cela me révolte. Mais en y réfléchissant, sommes-nous si loin de la fiction imaginée par Somoza ?
J’avais envie de montrer ce point de vue d’une manière frontale et qui peut mettre mal à l’aise et c’est tant mieux. Moi c’est la manière dont fonctionne le monde et notre manière d’utiliser des populations pour notre propre bien être qui me met mal à l’aise.
Voilà avec brièveté les raisons qui m’ont poussé à faire ce travail.
Je suis à votre disposition pour toute autre question ou précision. Meilleures salutations.
Julie John"