La citation de la semaine

"Lire donne l'occasion très tôt d'aménager sa solitude intérieure. Elle devient alors source de plaisir, de bonheur, de richesse, au lieu d'être vécue comme un cachot, un malheur, une pénitence. Aucun autre instrument éducatif, télévision, conférences, jeux, ne saurait la remplacer, car il n'y a que la lecture où l'on soit seul. Un enfant sachant tirer parti de sa solitude s’accommodera de tout."

Madeleine Chapsal

22 mai 2013

"Le Visiteur" - Iching Hung, 2013

"Le Visiteur" est un magnifique album très graphique réalisé par la taïwanaise Iching Hung. 

On suit le chemin de cette petite créature tout en rondeurs, qui se déplace, sort de sa bulle, va à la rencontre des autres créatures qu'elle croise. Les couleurs sont éclatantes, les formes intrigantes, et l'absence de texte éloquente  :-) 

On ne sait pas où l'on se trouve: dans l'infiniment petit? dans l'infiniment grand? dans la mer?

Ce que j'aime, avec les albums sans texte, c'est que chacun se crée sa propre histoire, avec ce qu'il comprend des illustrations, et l'interprète aussi par rapport à son vécu. Un enfant de 4 ans n'y verra pas la même chose qu'une jeune femme de 30 ans, ou d'un grand-père de 75 ans.

De cette façon, l'auteure souhaitait relater l'histoire d'un voyage qu'elle a fait en Australie; bien qu'étant adulte, c'était la première fois qu'elle partait à l'étranger, elle parlait très peu l'anglais. Et cette petite créature, c'était elle, allant à la rencontre des autres, ballottée à droite à gauche, malgré la barrière de la langue.

Moi, qui suit d'une autre nationalité, d'une autre culture, et pourtant à peu près du même âge, j'y ai vu la course à la Vie, aventure utérine d'un spermatozoïde fonçant vers l'inconnu, guidé par les millions de petits cils vers l'énorme ovule qui l'attend. Pour moi, c'était une évidence. Mais j'ai peut-être beaucoup d'imagination!

Quant à mon amoureux, lui, il y a vu une apologie de la curiosité; un petit être triste sortant du néant pour aller vers un monde éclatant de couleurs. Il a remarqué que les "personnages" changent après avoir été en contact les uns avec les autres. Et aussi comme si le petit être attirait la curiosité des autres, et que tous leurs gros yeux étaient tournés vers lui.

Comme quoi, toutes les interprétations sont possibles; il n'y a pas une histoire, mais autant qu'il y a de lecteurs! 

Et vous, qu'en avez-vous compris??



Le Visiteur, de Iching Hung
HongFei, 2013

"J'aime pas ma petite soeur / Je veux être la grande" - Sébastien Joanniez, 2013














Boomerang est une collection de courts romans recto-verso. Pile ou face? Le lecteur choisit par quel côté il souhaite commencer. Les histoires sont toujours liées; 1 situation, 2 points de vue.

Ici, ce sont deux soeurs qui parlent l'une de l'autre. La grande n'en peut plus de cette petite peste qui se croit tout permis, qui ne fait que des bêtises et qui ne se fait jamais disputer, alors qu'elle, en tant qu'aînée, doit toujours être celle qui montre l'exemple, fait des efforts, et qui est pourtant celle que l'on punit.

La petite, en revanche, est vraiment petite, et ses pensées passent du coq à l'âne. Elle est "un peu" énervée: un point d'exclamation à chaque phrase! Elle nous rappelle bien combien sa grande soeur a de la chance de l'avoir, et combien surtout elle ne veut jamais lui ressembler.

Si l'on sent, malgré tout l'agacement, l'amour de la grande pour la petite (voire même un début d'acceptation de la situation et du rôle d'aîné), chez la petite, on n'en voit pas trace. Elle est hargneuse, et revancharde; elle cherche des limites qu'on ne lui donne pas. 

Les deux textes sont durs, aussi durs que les jugements que l'on peut se porter dans une famille. Celle-ci est une scène sur laquelle chacun, tout en restant lui-même, a un rôle à jouer. La tolérance et le respect peuvent s'apprendre dès petit, et les limites doivent être claires. Bref, un bon petit roman x2 à  lire en famille, et à discuter! 

A partir de 8 ans.



J'aime pas ma petite soeur / Je veux être la grande!, de Sébastien Joanniez
Collection Boomerang
Le Rouergue, 2013

"Dans le noir" - John Rocco, 2013

Cet album fait partie de la sélection Caldecott, qui récompense les meilleurs ouvrages pour la jeunesse outre-Atlantique. Les éditions du Genévrier s'attachent à publier en France les meilleurs d'entre eux, en respectant au mieux l'édition originale (illustrations, format, mise en page).

Le titre original de celui-ci est "Black Out", bien plus évocateur que "Dans le noir".

On y rencontre une famille, un soir: chacun est dans sa pièce, qui sur son ordinateur, qui au téléphone, qui devant la télé. La petite dernière, elle, voudrait bien faire un jeu de société, mais personne n'a de temps pour elle. 

Lorsque soudain, toutes les lumières de la ville s'éteignent. Black out total.

Pour avoir moins peur du noir, ils se retrouvent tous les quatre sur le toit de l'immeuble, à la clarté des étoiles, et passent finalement un bon moment en famille. L'occasion pour eux de s'apercevoir qu'on est mieux ensemble que chacun dans son coin.

Ca fait du bien de se poser deux secondes et de réfléchir à la façon dont on se comporte dans nos foyers, avec nos enfants. Combien de fois on leur dit "Pas maintenant. Je jouerai avec toi demain, promis". On dit ça en espérant que ça leur passera, et finalement c'est nous, adultes, qui avons la mémoire courte... Et quand on promet à un enfant, il faut tenir sa promesse. 

Bref, le moments familiaux sont importants, tous autour d'une table à faire des activités en commun. Et ce livre en est une belle illustration.



Dans le noir, John Rocco
Collection Caldecott
Le Genévrier, 2013

20 mai 2013

"Maître des Brumes" - Tomi Ungerer, 2013

L'histoire se passe sur les eaux mystérieuses irlandaises. Deux enfants partent se promener en barque, mais se retrouvent emportés par le courant et s'échouent sur l'île des Brumes (sur laquelle ils avaient évidemment interdiction d'aller). La légende dit que tous ceux qui s'y sont perdus n'en sont jamais revenus.
Ils y font la connaissance du Maître des Brumes, bien plus sympa que ce qu'on dit! qui leur offre le gîte et le couvert. A leur réveil, tout (ou presque) a disparu. Etait-ce un rêve? De retour à la maison, personne ne les croit, mais eux savent bien ce qu'ils ont vu...


Ce nouvel album de Tomi Ungerer n'est à mon avis pas son meilleur, bien que les illustrations soient splendides. Je lui préfère largement "Le Géant de Zéralda" ou encore "Les Trois Brigands".

Je suis un peu restée sur ma faim. Le mystère est bien amené, mais j'ai trouvé ça trop court. Je pense que l'histoire aurait pu être davantage développée, tout en restant accessible à des 5 ans.


Maître des Brumes, de Tomi Ungerer
L'Ecole des Loisirs, 2013

"Même les tigres dorment" - Mary Logue, 2013

"Est-ce que tout le monde dort, même les animaux?" demande la petite fille qui n'a pas sommeil. Ses parents lui expliquent alors que oui, chaque animal dort, à sa façon: roulé en boule, dans un nid, étendu auprès du feu, à l'ombre d'un arbre...

Petit à petit l'enfant se couche, se laisse porter par toutes ces belles images, et crée à son tour son propre rituel du coucher, s'abandonnant aux rêveries éveillées, et finissant par s'endormir profondément.


J'ai trouvé cette histoire fabuleuse car elle n'est pas moralisatrice ni autoritaire. Au contraire, elle va dans le sens de l'enfant, et est un véritable accompagnement en douceur pour l'heure du coucher. L'auteure a su trouver les mots justes, les mots doux qui se chuchotent à la clarté d'une porte entrouverte... Même le rythme des phrases se calme, ralentit, et tranquillement, le sommeil prend le pas sur la veille. 

J'ai comme l'impression que ça marche aussi pour les parents ;-)


Même les tigres dorment, de Mary Logue
Collection Albums
Circonflexe, 2013

"La fille mirage' - Elise Broach, 2013

Trois ados sur la route des vacances traversent les paysages désertiques du Nouveau-Mexique pour aller retrouver leur père. A l'arrière de la voiture, il y a Lucy, 14 ans; son frère Jamie est au volant, flanqué de son meilleur ami, le très beau mais insupportable Kit.

La nuit tombe, un violent orage éclate. Sous les rideaux de pluie, la visibilité est nulle, et leur vitesse trop élevée. Soudain, ils percutent quelque chose. Persuadés que c'est un coyote, ils s'apprêtent à poursuivre leur chemin. Mais Lucy insiste pour qu'ils fassent demi-tour, pour voir, pour être sûrs. C'est alors qu'ils découvrent sur le bas-côté une jeune fille, morte.

Le choc est terrible pour les trois jeunes. La stupéfaction passée, ils sont pris dans l'engrenage: prévenir les voisins, appeler les secours, la police. Et l'enquête commence. Très affectée, Lucy tient à connaître la vérité et mène une petite enquête, à sa manière.


Sa culpabilité est terrible et pourtant, on ne peut que la comprendre. Aurait-on fait mieux à sa place? Aurait-on réagi autrement? Elle fonce tête baissée pour comprendre ce qui est arrivé, avec toute l'inconscience de son jeune âge. Elle aurait pu y laisser des plumes, mais s'en sort plutôt bien, au final.

Amitié, amour naissant, passage à l'âge adulte et mystère sont finalement les ingrédients de ce roman. On commence avec un road-trip "normal", où les grands embêtent un peu la petite soeur, et très vite, ça tourne au huis-clos étouffant (cerné par les grands espaces). 

C'est un roman qui fonctionne bien et se lit facilement. Les relations garçons-filles sont joliment traitées; on y parcours les méandres des esprits adolescents, les conflits intérieurs, les priorités parfois étranges... Tout fait très authentique et on se laisse vraiment surprendre.



La fille mirage, de Elise Broach
Collection DoAdo Noir
Le Rouergue, 2013

6 mai 2013

"Bou et les trois zours" - Elsa Valentin & Ilya Green, 2008

Comment parler de ce conte? C'est un véritable ovni qui m'a littéralement scotchée dès la première lecture... 

J'ai tout d'abord découvert pour la première fois le travail d'illustration d'Ilya Green, tout en finesse, en jolies couleurs, et en détails amusants.
Et puis vient le texte d'Elsa Valentin, construit en randonnée comme le conte original (Boucle d'or et les trois ours), mais avec un choix de mots tout à fait extravagant, mêlant habilement les consonances françaises, anglaises, et italiennes; et le plus souvent une belle collection de mots-valises et de néologismes, toujours très poétiques.

Quoi de mieux, pour vous expliquer plus clairement de quoi il s'agit, que de vous donner l'extrait qui ouvre l'histoire:

"L'était une fois une petite Bou qui livait dans la forest avec sa maïe et son païe. Un jour elle partit caminer dans la forest pour groupir des flores.
- Petite Bou, ne t'élonge pas troppe, lui dirent sa maïe et son païe.
- Dakodak, respondit Bou."

Et un autre, qui vous rappellera certainement le conte original:

"Kik'a gousté ma sop? s'excrilla Grantours. Kik'a gousté ma sop? s'excrilla à son tour Mediours. Kik'a glouglouté toute ma sop? pleurnicha Chtitours."

Voilà donc une histoire très intéressante à tous points de vue, à lire à la maison, en heure du conte à la bibliothèque, ou en classe; une seule chose: la lecture à voix haute est obligatoire la première fois!

Pour l'anecdote: un jour où je la lisais à l'Heure du Conte, je demande aux enfants ce qu'ils en ont pensé, et s'ils ont tout compris. Sans hésiter, ils me répondent: "Ben les mots ils sont bizarres, mais ils sont jolis, et on a tout compris!"

A découvrir également, "Ti Poucet", version moderne du Petit Poucet, et également illustré par Ilya Green.



Bou et les trois zours, Elsa Valentin & Ilya Green
L'Atelier du Poisson Soluble, 2008

"Les Paul-Cézanne du 9-3" - Rolande Causse, 2013

 Quinze ados de Bondy (93) ont la chance, grâce à la mairie, de partir en vacances un mois d'été au bord de la Méditerranée, sur un terrain prêté par un vieux monsieur. Un après-midi, ils décident d'aller rendre visite au vieil homme. A peine arrivés, celui-ci leur raconte ses souvenirs de jeune homme et leur parle de peinture. Il a chez lui un vrai Cézanne, et les jeunes tombent instantanément sous le charme du tableau.
Une véritable amitié se noue alors entre les ados et le vieil homme, qui partage avec eux un peu de sa sagesse et les incite à voir le monde différemment.


Comme l'indique le nom de la collection, un texte court (40 pages), mais qui m'a laissée sur ma faim. L'amitié entre les jeunes et le vieux, et le nouvel intérêt pour la peinture ont été à mon avis trop survolés pour que l'histoire ait un véritable intérêt. Avec un titre pareil, je m'attendais à ce qu'un des jeunes se découvre un don pour la peinture, et qu'il sorte de sa condition de cette façon. Mais non, rien de rien.

Autre chose qui m'a dérangée: quand les jeunes de Bondy menacent la petite buraliste de la blesser avec un couteau pour avoir un paquet de clopes gratuit, ils s'en sortent avec une tape sur la main et une privation de sortie. Alors j'ai beau travailler en banlieue, je suis peut-être en dehors des réalités, mais j'ai trouvé ça un peu facile...

Bref, je n'ai pas été convaincue!


Les Paul-Cézanne du 9-3, Rolande Causse
Collection Court Métrage
Oskar, 2013