La citation de la semaine

"Lire donne l'occasion très tôt d'aménager sa solitude intérieure. Elle devient alors source de plaisir, de bonheur, de richesse, au lieu d'être vécue comme un cachot, un malheur, une pénitence. Aucun autre instrument éducatif, télévision, conférences, jeux, ne saurait la remplacer, car il n'y a que la lecture où l'on soit seul. Un enfant sachant tirer parti de sa solitude s’accommodera de tout."

Madeleine Chapsal

7 juin 2009

"Dans sa peau" - Benoît Broyart, 2008

Un jeune homme, ado de 14 ou 15 ans, dont on ne connaîtra jamais le prénom, raconte ce qu'est sa vie.
Comment il déteste ses parents qui sont devenus deux chômeurs ivrognes et ne s'occupent plus ni d'eux-mêmes ni de lui.
Comment un jour il a mis le feu plus ou moins accidentellement à la grange familiale. Il se dit que de toute façon, avant que ses parents sortent de leur léthargie et comprennent ce qu'il s'est passé, il sera déjà loin.

Alors pour échapper à tous ces souvenirs familiaux insupportables, et pour éviter d'en finir avec la vie, il s'enfuit. Il se fait prendre en stop par un chauffeur routier, et se retrouve seul dans une forêt des Vosges ravagée par une tempête. Les habitants ont fui, alors il squatte une des maisons abandonnées afin de démarrer, espère-t-il, une nouvelle vie.

Dans cette maison, vivait une famille de quatre personnes: deux parents, deux enfants - un garçon de son âge, et une fille. Il va s'inventer la vie qu'il aurait rêvé d'avoir, à partir des objets qu'il trouve, des photos, de la décoration des chambres des enfants, etc... Il se glisse complètement dans la peau du garçon de la famille, et écrit l'histoire qu'il s'invente dans un cahier. Il devient réellement l'autre, c'est effrayant...

Ce jeune a choisi la fuite pour appeler au secours, comme d'autres s'ouvrent les veines ou se scarifient (voir articles précédents); mais il en est à un tel point de tristesse et de perdition, qu'on pense à chaque page qu'il va sombrer dans la folie, et qu'il n'en reviendra pas. Et pourtant on le sent qui lutte de toutes ses forces pour ne pas tomber dans les mêmes travers que ses parents; surtout, ne pas devenir comme eux.

C'est un livre écrit à la première personne, très dur, aux champs lexicaux violents (dès que l'occasion se présente, je fous en fournis un extrait).
Ca m'a bouleversée... Ce jeune qui fuit littéralement sa vie, qui souffre dans sa chair de la déchéance de sa famille, qui veut tout être, tout sauf lui, tout vivre, tout sauf sa vie. Il a un vrai dédoublement de personnalité particulièrement déstabilisant, car on se demande comment il a pu en arriver à de tels extrêmes.
Et pourtant, au bout de tout ça, il y a quand même l'espoir, espoir du changement et du retour à la vie normale; comme quoi tout ne serait pas perdu.

Un livre pour grands ados (15 ans minimum); à ne pas mettre dans toutes les mains, car certains propos sont vraiment choquants. Mais c'est incontestablement un superbe livre, magnifique.



Dans sa peau, Benoît Broyart
Thierry Magnier, 2008

3 juin 2009

"Zarbi" - Hélène Vignal, 2008

Une jeune fille, pré-ado (10-11 ans tout au plus), raconte comment sa famille auparavant heureuse, se renferme petit à petit sur elle-même et dans la non-communication, en partie à cause de son grand frère qui devient insupportable, caractériel et rebelle, alors qu'il était auparavant un grand frère attentionné et un fils aimant.

Cette petite fille donne sa vision du mal-être manifeste de son grand frère. Elle ne comprend rien à ce qui se passe. Et un jour, elle rentre à la maison après l'école, et apprend que son frère sort de l'hôpital. On croit tout d'abord à une tentative de suicide, mais on apprend finalement que le jeune homme s'est scarifié les bras, dans un appel au secours désespéré.

La scarification est un sujet peu, voire pas du tout traité dans la fiction destinée à la jeunesse, alors que ce phénomène, malheureusement, est de plus en plus fréquent dans notre société.

Les tentatives de suicide et la scarification sont encore très taboue dans nos familles. Et ici, on voit bien toute la difficulté des parents de l'expliquer à un enfant. On craint qu'il ne comprenne pas, qu'il prenne peur... On cherche à le protéger de la souffrance, on croit bien faire; mais souvent, la meilleure solution semble être de parler franchement et simplement des choses. A trop vouloir épargner, parfois on blesse...

Un enfant est capable de comprendre ses choses-là, bien mieux qu'on ne croit, et les parents ont trop souvent tendance à l'oublier et à les sous-estimer. Mais qui peut les blâmer de vouloir protéger leurs petits?

Le texte est fluide et bien écrit, les mots employés sont simples et bien expliqués. Et les sujets blessants ne sont pas survolés... A ne pas conseiller avant 12 ans, tout de même.



Zarbi, Hélène Vignal
Le Rouergue, 2008
DoAdo


2 juin 2009

"Embrasse moi" - Bart Moeyaert, 2009

Dans une atmosphère énigmatique et moite, Molly et la Fausse Blonde (une garce patentée) se rendent sur une colline au bord d'un lac pour échanger leurs secrets. Mais très vite, la fausse Blonde triche en disant que son secret a « disparu » et le tête-à-tête vire à l'empoignade.

L’intérêt n’est pas de chercher à deviner quels sont les secrets des personnages. Par ce roman, l’auteur nous rappelle qu’on a tous quelque chose à cacher, et que la force du secret c’est justement de savoir le préserver. C’est un texte vraiment étrange, captivant, ambigu, mystérieux. C’est aussi une belle leçon de vie qui nous rappelle de ne pas nous fier aux apparences, et d’oublier les stéréotypes qui sont véhiculés habituellement. La petite grosse n’est pas forcément débile, la garce est en réalité une jeune fille brisée, le timide est simplement réservé, mais sait l’ouvrir au bon moment, etc…

L'ambiance est vraiment particulière, poisseuse, mais captivante. Très fidèle à ce que l’on vit tous au moment de l’adolescence. Un bon roman à découvrir.



Embrasse-moi, Bart Moeyaert
Le Rouergue, 2009
DoAdo

"De chaque côté des cîmes" - Claire Mazard, 2009

Ce roman poignant retrace les vingt premières années de la vie de deux amies inséparables depuis toujours, vivant dans un petit village au cœur du Zanskar, au Nord de l’Inde, entre le Pakistan et le Tibet.

La tradition veut que la fille aînée de la famille se marie. C’est ce que fera Namkha, mais Dahoé voit les choses différemment. Elle refuse d’épouser un homme qu’elle n’a pas choisi, et ne veut pas devenir une simple nonne dans son village. Elle va braver la tradition, et réussir à convaincre son père de la laisser partir être nonne à Dharamsala auprès du Dalaï-Lama.
C’est une belle réussite de Claire Mazard, qui s’est manifestement beaucoup documentée sur la question. Les vingt années filent grâce à des phrases et chapitres courts, aux mots bien choisis, et incisifs.
Braver la tradition, pour une fille dans cette région du monde, n’est pas chose facile. Dahoé est une héroïne très courageuse qui se bat pour que sa vie soit en accord avec ses idéaux.



De chaque côté des cîmes, Claire Mazard
Collection Karactère(s)
Seuil Jeunesse, 2009

"N'importe où hors de ce monde"- Anne Percin, 2009

Diane est une adolescente de 16 ans, grande rêveuse, trop mature pour son âge, très seule car elle se sent incomprise. Parfois, elle déconnecte du monde réel, part dans sa tête et le temps passe sans qu’elle s’en aperçoive. Elle a comme des absences… Elle croit entendre des voix, et commence à penser qu’elle est peut-être folle.

Finalement, anonymement elle distille des tracs militants (politiques) dans son lycée, et on commence à la remarquer. Elle va alors se faire des amis, et découvrir qu’elle n’est ni seule, ni folle. Juste un peu trop en avance pour son âge et incomprise de son entourage.
Un très beau roman sur le mal-être de l’adolescence. On a mal, on doute avec elle, puis on assiste avec bonheur à son éclosion dans ce monde et au soleil que revient dans son cœur…


N'importe où hors de ce monde, Anne Percin
Collection Junior
Oskar Jeunesse, 2009

1 juin 2009

"Le village de l'allemand, ou le journal des frères Schiller" - Boualem Sansal, 2008


Je vous présente ma plus grosse "claque" de l'année... 
Cette histoire est tirée de faits réels. Deux frères, Rachel et Malrich Schiller, sont algériens par leur mère, et allemands par leur père. Leurs parents les ont envoyés vivre en France lorsqu'ils étaient petits, afin qu'ils soient élevés par un oncle, et qu'ils aient une meilleure vie qu'en restant en Algérie. 
1994. Le GIA massacre un village entier, Aïn Deb. Les parents font partie des victimes. Rachel (contraction de Rachid et Helmut) l'aîné, retourne dans son village pour se recueillir sur la tombe de ses parents. En retournant dans la maison familiale, il trouve une valise appartenant à son père. C'est alors que sa vie bascule. 
Cette valise contient les vestiges du passé nazi de son père. Des lettres, des photos, un bout de tissu portant l'emblême des SS, des médailles militaires (insigne des Jeunesses Hitlériennes, médaille de la Wermacht, insigne de la Waffen SS)... 
Rachel s'aperçoit qu'il ne connaissait pas son père. Père qui s'était installé en Algérie et était admiré, au point qu'il s'est converti à l'islam et était devenu chef de son village... et qui avait mis ses compétences au service du FLN. Rachel va alors mettre ses pas dans les pas de son père, partir à travers l'Europe pour visiter les camps dans lesquels sont père a officié, rencontrer ses amis, ses collègues, ses victimes, en essayant de comprendre l'incompréhensible. Tout au long de sa quête, il écrit son journal et sa descente aux enfers. Son histoire familiale le rend fou,; il finit par se suicider, s'asphyxiant dans son garage par solidarité avec les gazés du génocide juif. Le livre s'ouvre sur l'annonce de sa mort. 
Malrich (contraction de Malek et Ulrich), dernier survivant de sa famille, hérite des effets personnels de son frère, et découvre à son tour cette histoire que ses parents, puis son frère, lui avaient cachée. 
Chaque page est un coup de poing en pleine figure, c'est un tsunami qui déferle en vous, et ne peut vous laisser vous en sortir indemne. Boualem Sansal trouve les mots justes pour nous mettre face à notre Histoire, nous montre que nous sommes tous à la fois d'innocents et tacites complices des crimes commis au nom des idéologies et du négationnisme. Il ose un parallèle entre nazisme et islamisme, fustige les extrémismes et l'intégrisme et nous met en garde contre eux. 
A travers le personnage de Malrich, Boualem Sansal pose un regard lucide sur ce qu'est la vie de banlieue, l'influence de le religion et de ses leaders dans la montée des extrêmes. Il donne un coup de projecteur sur des sujets tabous et brûlants. Il rappelle qu'en Algérie, on ne parle pas de l'Holocauste. Jamais il n'est mentionné dans les livres d'histoire. 
Boualem Sansal fait de nombreuses références au Si c'est un homme de Primo Levi. Comment un homme, s'il est un homme, peut commettre de tels crime? à une telle échelle! On peut se dire qu'il le fait par obéissance, par aveuglement à une idéologie bien menée, ou simplement par ignorance - l'Holocauste était le grand secret de l'Allemagne, une machination bien montée. Mais la guerre terminée, les camps découverts, l'Histoire révélée à la face du monde... comment un homme peut choisir de fuir, et de se taire, plutôt qu'avouer ses crimes, et en reconnaître l'horreur face à ses victimes?  Rachel porte sur ses épaules la honte de son histoire, la honte de son bourreau de père et de sa fuite, de son déni, de son obstination dans les mauvais choix. Puisque son père est mort sans demander pardon, alors il paiera pour lui, par solidarité avec ses victimes. 
C'est terrible, une vraie tragédie qui des années après fait encore des ravages. C'est sûr, par confort, on préfère oublier, on préfère fermer les yeux sur ce qui aujourd'hui pourrait ressembler aux prémices de ce qui a déjà eu lieu. Mais je vous assure, on se sent terriblement lâche et coupable de ne pas faire plus, de ne pas en parler, de ne pas ouvrir les yeux des moins lucides, de ne pas se documenter, de ne pas se révolter. 
La lecture de ce livre a fait bouillir un grand cri de douleur en moi. Et maintenant je suis un peu perdue, car je ne sais pas quoi en faire. Je le partage avec vous, ce n'est rien, mais c'est déjà ça. 

Le village de l'allemand, ou le journal des frères Schiller, Boualem Sansal / Gallimard, 2008 
  >>> Ce livre a reçu le Grand Prix RTL-Lire 2008, le Grand Prix de la francophonie 2008, le Prix Nessim Habif (Académie royale de langue et de littérature française de Belgique), et le prix Louis Guilloux. <<<
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L'interview de Boualem Sansal par le Nouvel Obs est visible, en deux parties, en suivants ces liens: