La citation de la semaine

"Lire donne l'occasion très tôt d'aménager sa solitude intérieure. Elle devient alors source de plaisir, de bonheur, de richesse, au lieu d'être vécue comme un cachot, un malheur, une pénitence. Aucun autre instrument éducatif, télévision, conférences, jeux, ne saurait la remplacer, car il n'y a que la lecture où l'on soit seul. Un enfant sachant tirer parti de sa solitude s’accommodera de tout."

Madeleine Chapsal

1 juin 2009

"Le village de l'allemand, ou le journal des frères Schiller" - Boualem Sansal, 2008


Je vous présente ma plus grosse "claque" de l'année... 
Cette histoire est tirée de faits réels. Deux frères, Rachel et Malrich Schiller, sont algériens par leur mère, et allemands par leur père. Leurs parents les ont envoyés vivre en France lorsqu'ils étaient petits, afin qu'ils soient élevés par un oncle, et qu'ils aient une meilleure vie qu'en restant en Algérie. 
1994. Le GIA massacre un village entier, Aïn Deb. Les parents font partie des victimes. Rachel (contraction de Rachid et Helmut) l'aîné, retourne dans son village pour se recueillir sur la tombe de ses parents. En retournant dans la maison familiale, il trouve une valise appartenant à son père. C'est alors que sa vie bascule. 
Cette valise contient les vestiges du passé nazi de son père. Des lettres, des photos, un bout de tissu portant l'emblême des SS, des médailles militaires (insigne des Jeunesses Hitlériennes, médaille de la Wermacht, insigne de la Waffen SS)... 
Rachel s'aperçoit qu'il ne connaissait pas son père. Père qui s'était installé en Algérie et était admiré, au point qu'il s'est converti à l'islam et était devenu chef de son village... et qui avait mis ses compétences au service du FLN. Rachel va alors mettre ses pas dans les pas de son père, partir à travers l'Europe pour visiter les camps dans lesquels sont père a officié, rencontrer ses amis, ses collègues, ses victimes, en essayant de comprendre l'incompréhensible. Tout au long de sa quête, il écrit son journal et sa descente aux enfers. Son histoire familiale le rend fou,; il finit par se suicider, s'asphyxiant dans son garage par solidarité avec les gazés du génocide juif. Le livre s'ouvre sur l'annonce de sa mort. 
Malrich (contraction de Malek et Ulrich), dernier survivant de sa famille, hérite des effets personnels de son frère, et découvre à son tour cette histoire que ses parents, puis son frère, lui avaient cachée. 
Chaque page est un coup de poing en pleine figure, c'est un tsunami qui déferle en vous, et ne peut vous laisser vous en sortir indemne. Boualem Sansal trouve les mots justes pour nous mettre face à notre Histoire, nous montre que nous sommes tous à la fois d'innocents et tacites complices des crimes commis au nom des idéologies et du négationnisme. Il ose un parallèle entre nazisme et islamisme, fustige les extrémismes et l'intégrisme et nous met en garde contre eux. 
A travers le personnage de Malrich, Boualem Sansal pose un regard lucide sur ce qu'est la vie de banlieue, l'influence de le religion et de ses leaders dans la montée des extrêmes. Il donne un coup de projecteur sur des sujets tabous et brûlants. Il rappelle qu'en Algérie, on ne parle pas de l'Holocauste. Jamais il n'est mentionné dans les livres d'histoire. 
Boualem Sansal fait de nombreuses références au Si c'est un homme de Primo Levi. Comment un homme, s'il est un homme, peut commettre de tels crime? à une telle échelle! On peut se dire qu'il le fait par obéissance, par aveuglement à une idéologie bien menée, ou simplement par ignorance - l'Holocauste était le grand secret de l'Allemagne, une machination bien montée. Mais la guerre terminée, les camps découverts, l'Histoire révélée à la face du monde... comment un homme peut choisir de fuir, et de se taire, plutôt qu'avouer ses crimes, et en reconnaître l'horreur face à ses victimes?  Rachel porte sur ses épaules la honte de son histoire, la honte de son bourreau de père et de sa fuite, de son déni, de son obstination dans les mauvais choix. Puisque son père est mort sans demander pardon, alors il paiera pour lui, par solidarité avec ses victimes. 
C'est terrible, une vraie tragédie qui des années après fait encore des ravages. C'est sûr, par confort, on préfère oublier, on préfère fermer les yeux sur ce qui aujourd'hui pourrait ressembler aux prémices de ce qui a déjà eu lieu. Mais je vous assure, on se sent terriblement lâche et coupable de ne pas faire plus, de ne pas en parler, de ne pas ouvrir les yeux des moins lucides, de ne pas se documenter, de ne pas se révolter. 
La lecture de ce livre a fait bouillir un grand cri de douleur en moi. Et maintenant je suis un peu perdue, car je ne sais pas quoi en faire. Je le partage avec vous, ce n'est rien, mais c'est déjà ça. 

Le village de l'allemand, ou le journal des frères Schiller, Boualem Sansal / Gallimard, 2008 
  >>> Ce livre a reçu le Grand Prix RTL-Lire 2008, le Grand Prix de la francophonie 2008, le Prix Nessim Habif (Académie royale de langue et de littérature française de Belgique), et le prix Louis Guilloux. <<<
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L'interview de Boualem Sansal par le Nouvel Obs est visible, en deux parties, en suivants ces liens:

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