La citation de la semaine

"Lire donne l'occasion très tôt d'aménager sa solitude intérieure. Elle devient alors source de plaisir, de bonheur, de richesse, au lieu d'être vécue comme un cachot, un malheur, une pénitence. Aucun autre instrument éducatif, télévision, conférences, jeux, ne saurait la remplacer, car il n'y a que la lecture où l'on soit seul. Un enfant sachant tirer parti de sa solitude s’accommodera de tout."

Madeleine Chapsal

31 mai 2009

"Antigone" - Jean Anouilh, 1944

Sur les conseils d'une collègue, j'ai enfin lu Antigone. Enfin... une version de l'Antigone de Thèbes. Il en existe au moins une vingtaine! J'ai ainsi mis un pied dans la mythologie grecque et la tragédie que je ne connaissais absolument pas...
Présentée sous l'Occupation, en 1944, l'Antigone d'Anouilh met en scène l'absolu d'un personnage en révolte face au pouvoir, à l'injustice et à la médiocrité.

Son histoire, la voici.
Antigone, fille du Roi Oedipe et de la Reine Jocaste, a deux frères, Ectéocle et Polynice, et une soeur, Ismène. A la mort de leur père, ce sont les deux fils qui héritent du trône, et il est décidé qu'ils règneraient sur Thèbes un an chacun en alternance.
Mais lorsque Polynice revient pour prendre la succesion de son frère sur le trône, Etéocle la lui refuse. Polynice lève alors une armée pour reprendre le pouvoir de force, et les deux frères finissent par s'entretuer. Créon, leur oncle (et frère de Jocaste) devient alors roi de Thèbes.

Estimant que Polynice, par ses actes, est un traître à son peuple, il offre des funérailles de roi à Etéocle, tandis qu'il laisse le cadavre de Polynice sans pleurs et sans sépulture, en proie aux corbeaux et aux chacals; toute personne qui osera lui rendre les devoirs funèbres sera immédiatement puni de mort.

Mais Antigone s'oppose à cela et décide d'aller enterrer son frère. Elle tente de joindre à sa cause Ismène, mais celle-ci redoute trop la colère du roi, et préfère s'abstenir. Rien, pourtant, pas même l'amour d'Hémon (fils de Créon), ne fera faillir Antigone. Alors, à deux reprises, elle brave la surveillance du roi pour aller ensevelir son frère. Immanquablement, elle se fait attraper par les gardes qui la mènent à Créon.

Celui-ci, ayant tout de même de l'affection pour sa nièce, tente de la raisonner et de lui accorder sa pitié, mais Antigone, toute entière et determinée qu'elle est, s'entête. Créon la fait alors enterrer vivante. Hémon, de chagrin, descend dans la fosse avec elle, et regardant son père droit dans les yeux, s'enfonce une lame dans le ventre, et se meurt contre sa bien-aimée.

La pièce s'ouvre sur un prologue magistral qui est indispensable pour la compréhension des évènements et du destin des personnages. Dès lors, toutes les bases de la tragédie qui s'annonce sont jetées, et alors la tragédie est déjà là. On sait les personnages prisonniers de leur destin, la lecture de la pièce nous donnera juste le comment. Anouilh le dit lui-même très justement:

"Et voilà. Maintenant le ressort est bandé. Cela n'a plus qu'à se dérouler tout seul. C'est cela qui est commode dans la tragédie, on donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien [...]. C'est tout. Après on n'a plus qu'à laisser faire. [...] Dans la tragédie, on est tranquille. D'abord, on est entre soi. On est tous innocents, en somme! Ce n'est pas parce qu'il y en a un qui tue et l'autre qui est tué. C'est une question de distribution. Et puis, surtout, c'est reposant la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir, le sale espoir. [...] Dans le drame, on se débat parce qu'on espère en sortir. C'est ignoble, c'est utilitaire. Là, c'est gratuit. C'est pour les rois. Et il n'y a plus rien à tenter, enfin!" (pp. 53-54)



Antigone, Jean Anouilh
La Table Ronde, 1946
[Pièce en 1 acte]

15 mai 2009

"Disparu à jamais" - Harlan Coben, 2002


Après avoir lu les deux premiers tomes de Millenium, j'ai entamé - en toute logique -le troisième et dernier volume, La reine dans le palais des courants d'air. Mais l'intrigue est devenue trop politique, trop compliquée... et j'ai décroché.

J'avais donc besoin de trouver un livre qui m'accroche et ne me lâche plus. Et c'est là que "Disparu à jamais" est arrivé providentiellement entre mes mains. Un thriller. Ca faisait longtemps!

L'histoire se déroule dans la banlieue de New-York. Ken Klein, accusé du viol et du meurtre de sa petite amie, disparaît du jour au lendemain, emportant avec lui le secret des évènements. Will, son frère, est convaincu de son innocence, et a fini par se résigner à sa volatilisation.

Mais voilà que onze ans après les faits, Sheila, la fiancée de Will, disparaît à son tour, avec pour toute explication ces mots mystérieux: "Je t'aimerai toujours". A peu près au même moment, Will apprend que son frère a été aperçu non loin de là. La coïncidence est troublante... Et si après tout ce n'en était pas une? Et si Ken était vivant?
Will va alors se replonger dans le passé pour tenter de prouver l'innocence de son frère, et d'expliquer la disparition de Sheila. Mais les vieux fantômes ressurgissant, il va vite réaliser que ceux qu'il croyait le mieux connaître lui étaient en réalité complètement étrangers.

Tous ces ingrédients font de "Disparu à jamais" un thriller palpitant. Lu en quelques jours, je n'en ai décroché que pour dormir ou travailler! Cela faisait longtemps que je n'avais pas plongé dans une aventure qui me fasse oublier le cours du temps! Cette histoire s'avale, se dévore avec une facilité déconcertante...

Les personnages sont bruts; ce sont des héros avec de vraies personnalités, des histoires torturées, de vieilles cicatrices qui peinent à se refermer; ils sont taraudés par des questions existentielles comme nous le sommes tous.

Ils sont faillibles, pleurent, rient, aiment, haïssent, doutent, et ce en toute sincérité. Nous pourrions (presque) être eux... Nous allons de découverte en découverte, et l'on passe par toutes les émotions, du doute à l'angoisse, des frissons à la stupeur, en passant par le dégoût et la fascination de la perversion.

L'histoire va crescendo, avance graduellement au fil des révélations, et se termine en apothéose. Les personnages doivent se retourner pour avancer, mais pour le lecteur, plus il avance dans l'histoire, plus ça lui retourne le cerveau!

L'auteur se joue de son lecteur, lui fait passer pour vraies les pires inepties, et ce qui est fou, c'est que l'on y croit! A 200%! On veut y croire, car l'histoire nous plaît comme cela. Nous nous montons notre propre scénario, notre version de l'histoire parce que l'auteur le veut ainsi. Et dès qu'il sent que l'on est à point, hop, d'une page tournée il renverse la situation, réussit à nous faire vaciller, à remettre en cause jusqu'aux doutes que l'on pouvait avoir. Du travail de maître!

Pas étonnant que son roman Ne le dis à personne ait été adapté au cinéma avec un tel succès. Harlan Coben a vraiment une plume de qualité - malheureusement mise à mal par une bien piètre traduction; défenseurs du passé simple, rebellez-vous! - et cela vaut vraiment le coup de prendre quelques heures pour la découvrir.

Je terminerai enfin sur ces quelques mots:

"Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur le papier blanc; ce sont des forces; elles se combinent, se composent, se décomposent, entrent l'une dans l'autre, pivotent l'une sur l'autre, se dévident, se nouent, s'accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous lâchera qu'après avoir donné une façon à votre esprit. Quelques fois, les lecteurs sortent du livre tout à fait transformés."

Victor Hugo [1802 - 1885]



Disparu à jamais, Harlan Coben
Pocket, 2002