La citation de la semaine

"Lire donne l'occasion très tôt d'aménager sa solitude intérieure. Elle devient alors source de plaisir, de bonheur, de richesse, au lieu d'être vécue comme un cachot, un malheur, une pénitence. Aucun autre instrument éducatif, télévision, conférences, jeux, ne saurait la remplacer, car il n'y a que la lecture où l'on soit seul. Un enfant sachant tirer parti de sa solitude s’accommodera de tout."

Madeleine Chapsal

20 avr. 2009

Edgar Allan Poe

Contrairement à ce qu’ont pu dire certains de ses compatriotes quand il était encore en vie, Edgar Allan Poe n’était pas un auteur mineur, loin de là. Et nous, lecteurs francophones, disposons d’une preuve éclatante de l’absurdité d’une telle idée : nous lisons les œuvres de Poe dans la traduction qu’en a fait Charles Baudelaire, peut-être l'un des plus grands poètes de la langue française. S’il reste à prouver que l’excellence d’un artiste fait forcément de lui un critique inspiré, ce n’est tout de même pas rien que d’être traduit par Baudelaire en personne : les nouvelles de Poe doivent bien avoir un certain intérêt.

Elles en ont en fait plusieurs, d’intérêts : autant que de niveaux de lecture, multiples, complexes et torturés, comme Poe lui-même l’était. Mais commençons par le plus frappant : le caractère « horrifique » de l’œuvre de Poe. Le genre « gothique » était à la mode à l’époque, et s’il est probable que c’est à cause de cette mode que Poe a choisi d’écrire dans ce style (après une carrière avortée de poète), il n’en est pas moins vrai qu’il y excellait.

Le spectre de la maladie dans « Le Masque de la Mort Rouge », l’horreur du meurtre absurde dans « Le Chat Noir » ou encore l’angoisse face aux éléments déchainés dans « Une Descente dans le Maelström » en sont autant d’exemples. Cependant, « La Chute de la maison Usher » est peut-être la nouvelle la plus connue et la plus emblématique de toutes : on y découvre un narrateur anonyme se rendant chez son ami souffrant Roderick Usher, qu’il n’a pas vu depuis de nombreuses années, avec pour décor à cette aventure un manoir creusé de lézardes, couvert de lierre et bordé par un marécage boueux et inquiétant. De manière étonnante, l’ami du narrateur lui apprend qu’il possède une sœur jumelle et dans le courant du séjour, celle-ci vient à mourir. C’est tout naturellement qu’ils vont par la suite l’enterrer tous les deux dans le caveau familial. Seulement, comme souvent chez Poe, la tombe ne se révélera pas être un rempart suffisant pour protéger les personnages de l’horreur, et la sœur de Roderick en sortira pour donner une dernière et mortelle étreinte à son frère.

Des morts qui reviennent de leur tombe ? Un vieux manoir presque en ruines, dans un paysage inquiétant ? Tout cela semble affreusement banal pour une nouvelle « gothique ». Et qui plus est, celle-ci est remplie d’incohérences : le meilleur ami de Roderick ne connait pas l’existence de sa sœur jumelle ? Il serait tentant d’attribuer les défauts de ces nouvelles à un genre encore balbutiant dans les Etats-Unis de l’époque. Mais non, Edgar Poe était un auteur suffisamment conscient de son écriture pour ne pas se permettre ce genre d’erreur : quand on expose dans un essai l’importance de « l’unité d’effet », selon laquelle tous les mots d’une œuvre doivent tendre vers un même but, on ne se permet pas d’incohérences. Ce principe de « l’unité d’effet » est le fond véritable des nouvelles de Poe, et non pas l’intrigue. Dans « La Chute de la Maison Usher », le but poursuivi est la peur de l’anéantissement, de la mort, du néant, et la tension nerveuse en résultant nous accompagne bien après la dernière ligne. C’est par de subtils jeux de mots que Poe instaure le malaise (la maison Usher, est-ce le bâtiment qui s’effondre ? La lignée qui s’éteint avec la mort de Roderick et sa sœur ?...) et ce qui semble être des défauts formels s’efface devant le ressenti puissant que provoquent ses écrits.

Le goût des jeux de mots et d’idées, Poe l’exprime dans des histoires bien différentes de celles que l’on vient d’évoquer. A l’horreur, Poe oppose la raison : le personnage symbolique de cette raison chez Poe, c’est Auguste Dupin, le premier grand détective de la littérature, celui qui inspira entre autres Arthur Conan Doyle pour la création de Sherlock Holmes. Dans un Paris à la géographie fantaisiste (une autre preuve du fait que tous les détails n’avaient pas leur importance pour Poe), Dupin et un narrateur qui lui sert de faire-valoir résolvent des énigmes que la police est bien en peine de comprendre. Ces énigmes sont aussi capillotractées que les histoires « gothiques » étaient peu probables : dans « Le double assassinat de la Rue Morgue », Poe va jusqu’à faire découvrir à Dupin un indice qui est un clou. Or comment dit-on un indice en anglais ? « A clue ».
Encore une fois, l’intérêt majeur ne réside pas dans l’intrigue : une lecture un peu approfondie amène à penser que si Dupin résout toutes ces énigmes avec autant d’aisance, peut-être en est il le responsable ? Ou peut-être a-t-il simplement tout inventé ? Un demi-siècle avant Freud, Poe pressent la pulsion de mort, le subconscient… là où ses contemporains écrivent sur la frontière sans cesse repoussée du Far West, Poe, lui, repousse les frontières de l’esprit. Comme disait Baudelaire, Poe, « c’est l’écrivain des nerfs. »

Edgar Allan Poe s’avère donc être un auteur très riche dont l’œuvre possède de nombreux degrés de lecture. Une vie difficile l’a doté d’une ironie mordante, que l’on peut déceler dans tous ses écrits : romans, nouvelles ou critiques. Cependant, son ironie n’était pas celle d’un misanthrope : un sens de l’observation aiguisé lui permit d’explorer les tréfonds l’âme humaine, découvrant parfois ce qu’il n’aurait préféré jamais découvrir, et c’est ainsi que ses œuvres n’ont rien perdu de leur force. Poe, c’est avant tout l’écrivain d’une peur fondamentale, et qui nous poursuit encore : celle de la mort.