La citation de la semaine

"Lire donne l'occasion très tôt d'aménager sa solitude intérieure. Elle devient alors source de plaisir, de bonheur, de richesse, au lieu d'être vécue comme un cachot, un malheur, une pénitence. Aucun autre instrument éducatif, télévision, conférences, jeux, ne saurait la remplacer, car il n'y a que la lecture où l'on soit seul. Un enfant sachant tirer parti de sa solitude s’accommodera de tout."

Madeleine Chapsal

22 oct. 2008

"Clara et la pénombre" - José Carlos Somoza, 2001



2006. Le monde de l'art a subi de grands bouleversements. La peinture sur toile est complètement démodée, et a été supplantée par l'art HD (Hyper-Dramatique).

Qu'est-ce que l'art HD? Pour certains, ce sont des êtres humains utilisés à des fins décoratives, qui restent immobiles pendant des heures. Pour d'autres, ce sont des oeuvres d'art (peintures, mobilier); pour Bruno van Tysch et la Fondation, ce sont des oeuvres en trois dimensions ayant pour matière première des corps humains; des peintures qui ressemblent à des personnes, et à qui il arrive de bouger.

Les "toiles" dédient entièrement leur vie à la peinture, et cela leur demande énormément de sacrifices. Elles sont tout d'abord préparées lors de séances de "tension" très rudes, longues et parfois humiliantes, puis l'artiste applique des fixateurs de couleurs, des huiles, ainsi que toutes sortes de produits et médicaments servant à réguler les fonctions naturelles. La toile est peinte, exposée, puis louée ou vendue, avant d'être remplacée.

Lorsque Annek Hollech, 14 ans, est retrouvée morte, atrocement mutilée, la question se pose: est-ce une jeune fille qui a été assassinée, ou bien une toile qui a été détruite? Pour la police, c'est un meurtre, et pour le monde de l'art, c'est un grave attentat contre l'œuvre d'un maître. Alors que la police poursuit l'assassin à travers l'Europe, Clara Reyes, très exaltée, s'apprête à devenir l'une de pièces maîtresses de la nouvelle exposition de Bruno van Tysch, le maître du genre. La menace du meurtrier plane-t-elle sur elle?

Ce livre parle d'art, d'amour de la peinture, et les mots sont comme des coups de pinceau. Par petites touches, le ton est donné avec justesse, et l'histoire naît sous nos yeux comme le tableau dans l'esprit du peintre. C'est un texte de caractère, dur, fort, lumineusement obscur, très (cinémato)graphique. Comme en peinture, la couleur est l'élément principal de ce roman. Elle est là, omniprésente, parfois étouffante, comme dans cette scène violette... :

"La pièce où il se trouvait appartenait au Museums-quartier. C'était un grand rectangle, insonorisé et tapissé d'éclairages de divers tons de violet: au plafond resplendissaient des pourpres doux, au sol des cobalts et au mur des carrés de couleur lavande, de sorte que les figures semblaient flotter dans un aquarium de vin de Bourgogne. Excepté la Table Basse, il n'y avait pas d'autres décorations. Pour ce qui était du reste, l'extrémité du fond ressemblait à un studio de télévision. Dix moniteurs en circuit fermé étaient rassemblés sur des panneaux fixés au mur; leurs écrans éteints reflétaient des ongles qui projetaient une lumière violette. [...] D'un air béat, Benoît déposa la tasse sur la soucoupe, se pourlécha les lèvres et regarda Bosch. Les lumières des murs lui rougissaient les pupilles; sa calvitie lui constituait une casquette pourpre cardinal et les pieds et la moitié inférieure de son pantalon lançaient des braises violettes."

L'auteur exploite ici la fascination de l'homme pour le dérangeant, le malsain, en mettant en scène de façon chirurgicale nos déviances possibles, nos pires fantasmes. C'est une véritable réflexion sur la valeur d'une vie au sein d'un monde mercantile et corrompu.

Ce roman, que l'on peut qualifier de roman d'anticipation (écrit en 2001, l'histoire se déroule en 2006), est très déstabilisant. Est-ce que tout cela existe vraiment? Est-ce que cela est envisageable? Je vous avoue qu'après ma première lecture, je me suis précipitée sur internet pour trouver des exemples réels, des noms d'artistes, etc. Je n'ai rien trouvé, et je me suis couchée sereine.

Quelle ne fut donc pas ma surprise, en le relisant une seconde fois, et cherchant de nouveau des informations relatives à l'art HD, de découvrir que cela existe, pour de vrai! Une artiste (accepterez-vous de l'appeler comme telle?), Julie John, a créé des intérieurs meublés avec des objets humains peints. Si vous avez du mal à me croire, cliquez donc ICI. Je vous fournis la preuve en images:



Clara et la pénombre, José Carlos Somoza
Collection Par Ailleurs

J'ai lu, 2006


9 oct. 2008

"Mondo et autres histoires" - JMG Le Clezio, 1996


Jean-Marie Gustave Le Clezio vient de se voir distingué par le Prix Nobel de Littérature. Ce prix récompense depuis 1901 - d'après la demande testamentaire d'Alfred Nobel - tout écrivain dont l'oeuvre apporte une contribution significative. J'imagine que certains d'entre vous se demandent donc légitimement pourquoi ils ne l'ont pas encore reçu.... Ca ne devrait tarder, accrochez-vous! Bon faut pas fère de fôtes d'ortografe par contre! Et, cerise sur le gâteau, en plus de la reconnaissance ad vitam aeternam, l'heureux élu se voit remettre la modique somme d'un million d'euros...
Bref, ce n'est pas pour ça que j'écris, ni même d'ailleurs qu'on va se mettre à lire tous les Prix Nobel de Littérature! Certains l'ont même refusé, pour différentes raisons : Sartre, Soljenytsyne, Beckett,... Trop engagé, trop peureux, ou trop anglais...

Non, si j'écris cet article c'est avant tout pour mentionner une oeuvre d'une beauté troublante et magique, née de l'esprit insoumis et nomade de Le Clezio. Depuis Le Procès et son prix Goncourt (oui, c'est un habitué maintenant!) l'auteur a écrit bien des choses. Mais les histoires infantiles de ce recueil m'ont marqué par leur poésie et l'innocence qu'elles honorent. Que ce soit Mondo celui dont on ne sait rien, ni même d'où il vient, ou encore Lullaby, cette jeune fille qui décide de ne plus aller au lycée, on assiste à l'éclosion de l'esprit. L'esprit sauvage qui fait qu'on refuse le monde, le monde tel qu'il nous est forcé de comprendre, d'accepter et d'utiliser. Les personnages s'enfuient. Mais au lieu qu'il s'agisse de s'éloigner, on a l'impression qu'ils se rapprochent. Chacun nous emmène avec lui et, au cours des pérégrinations des différents personnages, c'est bien le vagabondage qui est montré comme la source de quelques vérités existentielles. Partir pour se retrouver, la solitude comme renaissance. Souvent le retour s'impose de lui-même : il n'est pas forcément question de quitter le monde; mais, pourquoi pas, de l'oublier un moment, parfois longtemps.

L'écriture est simple, fluide, elle s'écoule comme l'eau rare dans un désert. Grand arpenteur du monde et de l'Afrique, Le Clezio raconte, à travers ce qu'il est tenu d'appeler des contes, autant de fois qu'il le peut, comment il est resté cet enfant, attiré par la mer, par la beauté de la nature, par le silence, par l'autre, celui qui erre aussi, par l'insoutenable légèreté de l'être comme dirait l'autre, par l'invisible, par le détail inconnu des yeux qui pensent. Cette lecture m'a procuré un sentiment étrange : comme l'impression de me souvenir de mes premiers instants, vous savez? Imaginez que vous vous souveniez des quelques semaines après votre naissance, que vous vous souveniez des premières images, des premières odeurs, des premiers contacts. Et si l'on se souvenait de tout ça, serions-nous capables de supporter notre monde?


Mondo et autres histoires, JMG Le Clezio
Folio Plus, 1996

2 oct. 2008

"Pierre Ménard, auteur du Quichotte", dans "Fictions" - J. L. Borges, 1938


Il existe des types capables d'écrire d'excellentes critiques à propos de livres qui n'existent pas. Ca vous paraît fou? Eh bien, en quelque sorte, ça l'est. Si tant est que la folie soit une autre frontière de la raison, et qu'on puisse élaborer une pensée à partir de repères qui ne soient pas ceux des autres.

Jorge Luis Borges partage avec les écrivains sud-américains un univers bien particulier. Les "continentaux" espagnols appellent ce genre littéraire le réalisme magique - el realismo magico. Tout simplement parce que la réalité est envahie par le fantastique dans des histoires qui mettent en scène la folie, le paranormal ou encore le dédoublement du réel.

Les textes de J.L Borges se mesurent à l'hermétisme apparent de ses histoires. Avec Fictions il tente de tracer la perspective de l'infini. La plus reconnue de ses nouvelles est La bibliothèque de Babel - ( parce qu'elle y préfigure l'obsession de l'écrivain d'aboutir à la reconnaissance d'un monde de la fiction comme équivalent).

Bref, c'est avec la nouvelle de Pierre Ménard que s'exprime la pure ingéniosité de l'écrivain argentin : raconter la méprise concernant le véritable auteur du Don Quichotte. D'aucuns se diront : "Qu'est-ce que ce mec est en train de nous raconter?" - ceux-là peuvent arrêter maintenant de lire cet article ( et merci d'être passé par là!). Les autres comprendront qu'il s'agit ici d'un moment vertigineux. Pierre Ménard a tenté de traduire l'oeuvre de Cervantès, si fidèlement, inconditionnellement, absolument. Jusqu'à devenir le rédacteur initial du roman.

A cela s'ajoutent de nombreuses notes, commentaires, bibliographies afin de rendre compte de l'originalité et de l'existence de l'oeuvre de Pierre Ménard. Seulement si vous cherchez à retrouver leur traces dans les bibliothèques, vous serez rapidement vaincus: ces références n'existent pas, ni davantage notre Pierre Ménard.

Un livre déroutant.



Fictions, Jorge Luis Borges
Folio, 1938

1 oct. 2008

"Les dessous des chefs-d'oeuvre : de la tapisserie de Bayeux à Diego Rivera" - Rose-Marie et Rainer Hagen, 2005


Nostalgiques de l'émission "Palettes", qui fut diffusée sur Arte il y a quelques années, voici qui devrait vous ravir.
Rose-Marie et Rainer Hagen dressent ici un panorama chronologique des chefs-d'œuvre picturaux depuis 1300 avant notre ère (papyrus égyptiens) jusqu'à 1948 (Diego Rivera), en les détaillant par le menu.

Voici la construction type du livre : un tableau, un chapitre. D’abord une présentation générale, puis des focus sur des détails choisis (généralement quatre par tableau).

Bien différent des livres d’art « habituels », dans lesquels l’accent est généralement mis sur les techniques picturales et l’histoire du peintre, cet ouvrage replace les œuvres dans leur contexte historique, politique, géographique. Rien ne reste inexpliqué : la symbolique des objets, les us et coutumes de l’époque (vestimentaires, culinaires, …), l’architecture, l’histoire du tableau et sa place dans la vie du peintre, pour qui il a été peint, les différentes interprétations au fil des époques, l’histoire du peintre, etc.

Les œuvres ne sont plus figées, et les personnages prennent vie sous la plume des auteurs, après être nés sous le pinceau d’un maître. On découvre leur histoire avec délice…
Les auteurs sont manifestement des amoureux d’art, et de chaque texte transpire cette passion. Les explications sont claires et pas du tout rébarbatives, bien au contraire. On a l’impression de pouvoir mieux apprécier la peinture à sa juste valeur, parce qu’on a enfin les clés pour la comprendre. On peut apprécier un tableau dans un musée, mais souvent cela s’arrête à des critères esthétiques.

Un mot seulement sur l’éditeur. Taschen est une maison d’édition allemande, notamment connue pour ses livres d’art et ses ouvrages sur des thèmes marginaux. Son ambition est de proposer des livres d’art de qualité, innovants et au design soigné, à des prix populaires. Et je dois dire qu’elle réussit très bien ! Le coffret que je vous ai présenté ici est vendu à moins de 20€…


Les dessous des chefs-d’œuvre : de la tapisserie de Bayeux à Diego Rivera, R.M. et R. Hagen
Taschen, 2005
2 volumes en coffret