La citation de la semaine

"Lire donne l'occasion très tôt d'aménager sa solitude intérieure. Elle devient alors source de plaisir, de bonheur, de richesse, au lieu d'être vécue comme un cachot, un malheur, une pénitence. Aucun autre instrument éducatif, télévision, conférences, jeux, ne saurait la remplacer, car il n'y a que la lecture où l'on soit seul. Un enfant sachant tirer parti de sa solitude s’accommodera de tout."

Madeleine Chapsal

25 sept. 2008

"La route" [The road] - Cormac McCarthy, 2008


Cormac McCarthy est l'homme d'une obsession : la société. Comme beaucoup d'écrivains (citons en vrac - et sans souci d'exhaustivité - Balzac, Zweig, Kafka, Chrétien de Troyes ou Steinbeck ), il est pris tout entier par la nécessité de comprendre son environnement le plus familier. Pourquoi la société est-elle si violente? Comment les hommes font-ils pour ne comprendre que cette violence? Chaque roman est pour lui l'occasion de se représenter une nouvelle époque à laquelle les hommes ont déchaîné leur pulsion de mort et de vie.

Dans La route c'est le destin d'un père et de son fils qui est en jeu, dans un monde post-apocalyptique, sur une terre sans doute américaine, couverte d'un ciel noir de cendres en suspension, errant comme deux fantômes, et fuyant les restes moribonds d'une humanité décimée. Ils fuient aussi les bandes meurtrières des hommes, derniers hommes, qui tentent de survivre, en se livrant au cannibalisme - nos deux héros le supposent du reste. Le père ne veut pas mourir avant son fils, le fils ne veut pas voir mourir son père. Tous les deux poussent un caddie rempli des restes qu'ils trouvent et de couvertures. Deux clochards visionnaires.

Au bout de la route, il y a leur destin, presque écrit. Pourtant on se prend d'amitié pour le couple tragique qui lutte contre la mort et l'oubli. Il s'en faut de peu de lorgner vers le magnifique Malevil de Merle, si McCarthy n'avait insufflé ici une mélodie plus déprimée et poétique encore. Ce roman se lit comme le poème de la fin des temps, prose d'une apothéose humaine, rythmée par le pas silencieux d'un père et d'un fils rebroussant le chemin de l'avenir. Un véritable coup au coeur...

Extrait:

Quand il se réveillait dans les bois dans l'obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l'enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l'obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d'avant. Comme l'assaut d'on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. À chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis et regarda vers l'est en quête d'une lumière mais il n'y en avait pas. Dans le rêve dont il venait de s'éveiller il errait dans une caverne où l'enfant le guidait par la main. La lueur de leur lanterne miroitait sur les parois de calcite mouillées. Ils étaient là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus dans les entrailles d'une bête de granit. De profondes cannelures de pierre où l'eau tombait goutte à goutte et chantait. Marquant dans le silence les minutes de la terre et ses heures et ses jours et les années sans s'interrompre jamais. Jusqu'à ce qu'ils arrivent dans une vaste salle de pierre où il y avait un lac noir et antique. Et sur la rive d'en face une créature qui levait sa gueule ruisselante au-dessus de la vasque de travertin et regardait fixement dans la lumière avec des yeux morts blancs et aveugles comme des œufs d'araignée. Elle balançait la tête au ras de l'eau comme pour capter l'odeur de ce qu'elle ne pouvait pas voir. Accroupie là, pâle et nue et transparente, l'ombre de ses os d'albâtre projetée derrière elle sur les rochers. Ses intestins, son cœur battant. Le cerveau qui puisait dans une cloche de verre mat. Elle secoua la tête de gauche à droite et de droite à gauche puis elle émit un gémissement sourd et se tourna et s'éloigna en titubant et partit à petits bonds silencieux dans l'obscurité.
À la première lueur grise il se leva et laissa le petit dormir et alla sur la route et s'accroupit, scrutant le pays vers le sud. Nu, silencieux, impie. Il pensait qu'on devait être en octobre mais il n'en était pas certain. Il y avait des années qu'il ne tenait plus de calendrier. Ils allaient vers le sud. Il n'y aurait pas moyen de survivre un autre hiver par ici.

La route, de Cormac Maccarthy
Editions de l'Olivier, 2008

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