La citation de la semaine

"Lire donne l'occasion très tôt d'aménager sa solitude intérieure. Elle devient alors source de plaisir, de bonheur, de richesse, au lieu d'être vécue comme un cachot, un malheur, une pénitence. Aucun autre instrument éducatif, télévision, conférences, jeux, ne saurait la remplacer, car il n'y a que la lecture où l'on soit seul. Un enfant sachant tirer parti de sa solitude s’accommodera de tout."

Madeleine Chapsal

2 nov. 2008

"Clara et la pénombre" - interaction

Dans le message de présentation de ce blog, je vous dis que notre but est d'échanger autour de nos lectures, de réagir aux articles des uns et des autres. Et bien j'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai pu entrer en contact avec Julie John, l'artiste dont je vous parle dans l'article précédant. L'artiste qui, à l'instar de ce qu'imaginait Somoza, a créé du mobilier humain.
Je l'ai cherchée et retrouvée sur le désormais célèbre réseau social Facebook, car cela m'intéressait de savoir comment et pourquoi elle en était arrivée là.
Voici le message que je lui ai envoyé:
"Bonjour,
Je me permets de vous contacter car j'ai relu récemment un roman d'anticipation de José Carlos Somoza, "Clara et la pénombre" qui traite de l'évolution de l'art contemporain: la peinture sur toile n'existe plus, et le support du peintre est le corps humain, apprêté, peint, exposé, puis loué ou vendu. Le corps est œuvre d'art et peut-être utilisé comme objet de décoration.
Bref, j'ai fait des recherches par la suite sur internet pour voir si cela avait réellement été fait, pensant qu'il ne s'agissait que de fiction. Et puis je ne sais plus par quel hasard, je découvre votre travail à cette adresse http://www.lalocomotive.ch/index.php?id=7 et cela m'interpelle vraiment. Le concept du livre de Somoza m'avait choqué, à la première lecture, et puis finalement je me dis "pourquoi pas"?
Mais j'aimerais comprendre votre démarche, ce qui vous a amené à créer des intérieurs avec du mobilier humain. Et puis techniquement, comment cela se passe-t-il? Je suis vraiment curieuse de tout cela, et j'aimerais pouvoir en parler avec vous, afin de me coucher moins bête un de ces soirs.
Bien cordialement,
AF."
Et j'ai eu l'agréable surprise de recevoir une réponse, il y a quelques jours de cela. La voici:
"Chère A.,
J’ai également lu le livre de Somoza « Carla et la pénombre », il m’a quelque peu étonné et troublé, d’autant plus que je travaillais sur mon mobilier humain à ce moment là.
Je ne vais toutefois pas aussi loin que son imagination. En effet, mes meubles ne sont pas à vendre, contrairement aux œuvres qu’il décrit dans son livre. Je me concentre exclusivement sur des performances de ces meubles, faites en fonction du lieu d’exposition. Ces performances durent vingt minutes et peuvent être présentées plusieurs fois dans la même journée.
Le modèles rémunérés que je mets en situation remplisse le rôle de modèle, tout comme pour une leçon de dessin d’après un nu vivant. Deux différences demeurent.
1. Ils sont peints
2. Le public se déplace entre eux et peut donc les approcher.
L’idée de ce travail m’est venue d’abord par ma fascination du corps humain. Ensuite, parce que j’avais envie de délivrer un message.
En effet, nous sommes tous au courant qu’il y a un commerce d’être humains à travers le monde, notamment pour le sexe et une main d’œuvre bon marchée et cela me révolte. Mais en y réfléchissant, sommes-nous si loin de la fiction imaginée par Somoza ?
J’avais envie de montrer ce point de vue d’une manière frontale et qui peut mettre mal à l’aise et c’est tant mieux. Moi c’est la manière dont fonctionne le monde et notre manière d’utiliser des populations pour notre propre bien être qui me met mal à l’aise.
Voilà avec brièveté les raisons qui m’ont poussé à faire ce travail.
Je suis à votre disposition pour toute autre question ou précision. Meilleures salutations.
Julie John"

22 oct. 2008

"Clara et la pénombre" - José Carlos Somoza, 2001



2006. Le monde de l'art a subi de grands bouleversements. La peinture sur toile est complètement démodée, et a été supplantée par l'art HD (Hyper-Dramatique).

Qu'est-ce que l'art HD? Pour certains, ce sont des êtres humains utilisés à des fins décoratives, qui restent immobiles pendant des heures. Pour d'autres, ce sont des oeuvres d'art (peintures, mobilier); pour Bruno van Tysch et la Fondation, ce sont des oeuvres en trois dimensions ayant pour matière première des corps humains; des peintures qui ressemblent à des personnes, et à qui il arrive de bouger.

Les "toiles" dédient entièrement leur vie à la peinture, et cela leur demande énormément de sacrifices. Elles sont tout d'abord préparées lors de séances de "tension" très rudes, longues et parfois humiliantes, puis l'artiste applique des fixateurs de couleurs, des huiles, ainsi que toutes sortes de produits et médicaments servant à réguler les fonctions naturelles. La toile est peinte, exposée, puis louée ou vendue, avant d'être remplacée.

Lorsque Annek Hollech, 14 ans, est retrouvée morte, atrocement mutilée, la question se pose: est-ce une jeune fille qui a été assassinée, ou bien une toile qui a été détruite? Pour la police, c'est un meurtre, et pour le monde de l'art, c'est un grave attentat contre l'œuvre d'un maître. Alors que la police poursuit l'assassin à travers l'Europe, Clara Reyes, très exaltée, s'apprête à devenir l'une de pièces maîtresses de la nouvelle exposition de Bruno van Tysch, le maître du genre. La menace du meurtrier plane-t-elle sur elle?

Ce livre parle d'art, d'amour de la peinture, et les mots sont comme des coups de pinceau. Par petites touches, le ton est donné avec justesse, et l'histoire naît sous nos yeux comme le tableau dans l'esprit du peintre. C'est un texte de caractère, dur, fort, lumineusement obscur, très (cinémato)graphique. Comme en peinture, la couleur est l'élément principal de ce roman. Elle est là, omniprésente, parfois étouffante, comme dans cette scène violette... :

"La pièce où il se trouvait appartenait au Museums-quartier. C'était un grand rectangle, insonorisé et tapissé d'éclairages de divers tons de violet: au plafond resplendissaient des pourpres doux, au sol des cobalts et au mur des carrés de couleur lavande, de sorte que les figures semblaient flotter dans un aquarium de vin de Bourgogne. Excepté la Table Basse, il n'y avait pas d'autres décorations. Pour ce qui était du reste, l'extrémité du fond ressemblait à un studio de télévision. Dix moniteurs en circuit fermé étaient rassemblés sur des panneaux fixés au mur; leurs écrans éteints reflétaient des ongles qui projetaient une lumière violette. [...] D'un air béat, Benoît déposa la tasse sur la soucoupe, se pourlécha les lèvres et regarda Bosch. Les lumières des murs lui rougissaient les pupilles; sa calvitie lui constituait une casquette pourpre cardinal et les pieds et la moitié inférieure de son pantalon lançaient des braises violettes."

L'auteur exploite ici la fascination de l'homme pour le dérangeant, le malsain, en mettant en scène de façon chirurgicale nos déviances possibles, nos pires fantasmes. C'est une véritable réflexion sur la valeur d'une vie au sein d'un monde mercantile et corrompu.

Ce roman, que l'on peut qualifier de roman d'anticipation (écrit en 2001, l'histoire se déroule en 2006), est très déstabilisant. Est-ce que tout cela existe vraiment? Est-ce que cela est envisageable? Je vous avoue qu'après ma première lecture, je me suis précipitée sur internet pour trouver des exemples réels, des noms d'artistes, etc. Je n'ai rien trouvé, et je me suis couchée sereine.

Quelle ne fut donc pas ma surprise, en le relisant une seconde fois, et cherchant de nouveau des informations relatives à l'art HD, de découvrir que cela existe, pour de vrai! Une artiste (accepterez-vous de l'appeler comme telle?), Julie John, a créé des intérieurs meublés avec des objets humains peints. Si vous avez du mal à me croire, cliquez donc ICI. Je vous fournis la preuve en images:



Clara et la pénombre, José Carlos Somoza
Collection Par Ailleurs

J'ai lu, 2006


9 oct. 2008

"Mondo et autres histoires" - JMG Le Clezio, 1996


Jean-Marie Gustave Le Clezio vient de se voir distingué par le Prix Nobel de Littérature. Ce prix récompense depuis 1901 - d'après la demande testamentaire d'Alfred Nobel - tout écrivain dont l'oeuvre apporte une contribution significative. J'imagine que certains d'entre vous se demandent donc légitimement pourquoi ils ne l'ont pas encore reçu.... Ca ne devrait tarder, accrochez-vous! Bon faut pas fère de fôtes d'ortografe par contre! Et, cerise sur le gâteau, en plus de la reconnaissance ad vitam aeternam, l'heureux élu se voit remettre la modique somme d'un million d'euros...
Bref, ce n'est pas pour ça que j'écris, ni même d'ailleurs qu'on va se mettre à lire tous les Prix Nobel de Littérature! Certains l'ont même refusé, pour différentes raisons : Sartre, Soljenytsyne, Beckett,... Trop engagé, trop peureux, ou trop anglais...

Non, si j'écris cet article c'est avant tout pour mentionner une oeuvre d'une beauté troublante et magique, née de l'esprit insoumis et nomade de Le Clezio. Depuis Le Procès et son prix Goncourt (oui, c'est un habitué maintenant!) l'auteur a écrit bien des choses. Mais les histoires infantiles de ce recueil m'ont marqué par leur poésie et l'innocence qu'elles honorent. Que ce soit Mondo celui dont on ne sait rien, ni même d'où il vient, ou encore Lullaby, cette jeune fille qui décide de ne plus aller au lycée, on assiste à l'éclosion de l'esprit. L'esprit sauvage qui fait qu'on refuse le monde, le monde tel qu'il nous est forcé de comprendre, d'accepter et d'utiliser. Les personnages s'enfuient. Mais au lieu qu'il s'agisse de s'éloigner, on a l'impression qu'ils se rapprochent. Chacun nous emmène avec lui et, au cours des pérégrinations des différents personnages, c'est bien le vagabondage qui est montré comme la source de quelques vérités existentielles. Partir pour se retrouver, la solitude comme renaissance. Souvent le retour s'impose de lui-même : il n'est pas forcément question de quitter le monde; mais, pourquoi pas, de l'oublier un moment, parfois longtemps.

L'écriture est simple, fluide, elle s'écoule comme l'eau rare dans un désert. Grand arpenteur du monde et de l'Afrique, Le Clezio raconte, à travers ce qu'il est tenu d'appeler des contes, autant de fois qu'il le peut, comment il est resté cet enfant, attiré par la mer, par la beauté de la nature, par le silence, par l'autre, celui qui erre aussi, par l'insoutenable légèreté de l'être comme dirait l'autre, par l'invisible, par le détail inconnu des yeux qui pensent. Cette lecture m'a procuré un sentiment étrange : comme l'impression de me souvenir de mes premiers instants, vous savez? Imaginez que vous vous souveniez des quelques semaines après votre naissance, que vous vous souveniez des premières images, des premières odeurs, des premiers contacts. Et si l'on se souvenait de tout ça, serions-nous capables de supporter notre monde?


Mondo et autres histoires, JMG Le Clezio
Folio Plus, 1996

2 oct. 2008

"Pierre Ménard, auteur du Quichotte", dans "Fictions" - J. L. Borges, 1938


Il existe des types capables d'écrire d'excellentes critiques à propos de livres qui n'existent pas. Ca vous paraît fou? Eh bien, en quelque sorte, ça l'est. Si tant est que la folie soit une autre frontière de la raison, et qu'on puisse élaborer une pensée à partir de repères qui ne soient pas ceux des autres.

Jorge Luis Borges partage avec les écrivains sud-américains un univers bien particulier. Les "continentaux" espagnols appellent ce genre littéraire le réalisme magique - el realismo magico. Tout simplement parce que la réalité est envahie par le fantastique dans des histoires qui mettent en scène la folie, le paranormal ou encore le dédoublement du réel.

Les textes de J.L Borges se mesurent à l'hermétisme apparent de ses histoires. Avec Fictions il tente de tracer la perspective de l'infini. La plus reconnue de ses nouvelles est La bibliothèque de Babel - ( parce qu'elle y préfigure l'obsession de l'écrivain d'aboutir à la reconnaissance d'un monde de la fiction comme équivalent).

Bref, c'est avec la nouvelle de Pierre Ménard que s'exprime la pure ingéniosité de l'écrivain argentin : raconter la méprise concernant le véritable auteur du Don Quichotte. D'aucuns se diront : "Qu'est-ce que ce mec est en train de nous raconter?" - ceux-là peuvent arrêter maintenant de lire cet article ( et merci d'être passé par là!). Les autres comprendront qu'il s'agit ici d'un moment vertigineux. Pierre Ménard a tenté de traduire l'oeuvre de Cervantès, si fidèlement, inconditionnellement, absolument. Jusqu'à devenir le rédacteur initial du roman.

A cela s'ajoutent de nombreuses notes, commentaires, bibliographies afin de rendre compte de l'originalité et de l'existence de l'oeuvre de Pierre Ménard. Seulement si vous cherchez à retrouver leur traces dans les bibliothèques, vous serez rapidement vaincus: ces références n'existent pas, ni davantage notre Pierre Ménard.

Un livre déroutant.



Fictions, Jorge Luis Borges
Folio, 1938

1 oct. 2008

"Les dessous des chefs-d'oeuvre : de la tapisserie de Bayeux à Diego Rivera" - Rose-Marie et Rainer Hagen, 2005


Nostalgiques de l'émission "Palettes", qui fut diffusée sur Arte il y a quelques années, voici qui devrait vous ravir.
Rose-Marie et Rainer Hagen dressent ici un panorama chronologique des chefs-d'œuvre picturaux depuis 1300 avant notre ère (papyrus égyptiens) jusqu'à 1948 (Diego Rivera), en les détaillant par le menu.

Voici la construction type du livre : un tableau, un chapitre. D’abord une présentation générale, puis des focus sur des détails choisis (généralement quatre par tableau).

Bien différent des livres d’art « habituels », dans lesquels l’accent est généralement mis sur les techniques picturales et l’histoire du peintre, cet ouvrage replace les œuvres dans leur contexte historique, politique, géographique. Rien ne reste inexpliqué : la symbolique des objets, les us et coutumes de l’époque (vestimentaires, culinaires, …), l’architecture, l’histoire du tableau et sa place dans la vie du peintre, pour qui il a été peint, les différentes interprétations au fil des époques, l’histoire du peintre, etc.

Les œuvres ne sont plus figées, et les personnages prennent vie sous la plume des auteurs, après être nés sous le pinceau d’un maître. On découvre leur histoire avec délice…
Les auteurs sont manifestement des amoureux d’art, et de chaque texte transpire cette passion. Les explications sont claires et pas du tout rébarbatives, bien au contraire. On a l’impression de pouvoir mieux apprécier la peinture à sa juste valeur, parce qu’on a enfin les clés pour la comprendre. On peut apprécier un tableau dans un musée, mais souvent cela s’arrête à des critères esthétiques.

Un mot seulement sur l’éditeur. Taschen est une maison d’édition allemande, notamment connue pour ses livres d’art et ses ouvrages sur des thèmes marginaux. Son ambition est de proposer des livres d’art de qualité, innovants et au design soigné, à des prix populaires. Et je dois dire qu’elle réussit très bien ! Le coffret que je vous ai présenté ici est vendu à moins de 20€…


Les dessous des chefs-d’œuvre : de la tapisserie de Bayeux à Diego Rivera, R.M. et R. Hagen
Taschen, 2005
2 volumes en coffret

27 sept. 2008

"La nuit de Valognes" - Eric-Emmanuel Schmitt, 2008


Tout le monde a lu, connaît, a entendu parler, admire secrètement ou méprise Dom Juan. L'homme aux mille et trois conquêtes, menteur éperdu, amoureux éternel, marieur tragique. Et lorsqu'il pourfend, avec Molière, la morale publique en ignorant le pouvoir du Commandeur, on croit qu'il meurt avec nos propres doutes.

Il n'en n'est rien. Eric-Emmanuel Schmitt le ressuscite, le temps d'une nuit. La nuit de Valognes. Dans un manoir, la Duchesse de Vaubricourt réunit quatre malheureuses conquêtes - dont notre séducteur avait par le passé ruiné les espoirs innocents (méchant Dom Juan!) - pour instruire son procès à huis clos. L'homme répond à l'invitation masquée et se présente devant toutes les femmes trahies et prêtes à régler leur compte au dom juan.

C'est hilarant. Chacune a ses raisons d'être présente, y compris celle de ne pas trop écorner celui dont elles seraient encore amoureuses. Les deux briscards (Sganarelle n'est pas absent du tribunal!) rejouent au chat et à la souris, Dom Juan minaude autant qu'il théorise sur le couple et la fidélité, et les femmes tentent de sauver la cause des femmes. Bref, on se prend au jeu du retournement de situation, et le comique l'emporte avec la réécriture d'un mythe que l'on croyait installé.

Décidément j'appartiens à tout le monde, sauf à moi , ironise Dom Juan.

Il s'en sortira le bougre, comme toujours; quoiqu'on se dit qu'une femme a peut-être plus d'influence qu'un Commandeur de la morale.



La nuit de Valognes, Eric-Emmanuel Schmitt
Le livre de Poche n°15396 - Série Théâtre n°1
LGF, 2008

" Le dessous du ciel" - Daniel Boulanger,1997


J'ouvre ce livre de poèmes, plusieurs années après l'avoir reposé, sur mon étagère, lu et relu, puis refermé dans l'éternité des livres dont on garde la mémoire. J'ai longtemps apprécié la poésie, différent à chaque fois était mon désir d'en lire. La poésie détient sa séduction propre, son rythme. Le dessous du ciel est un concept poétique original. Daniel Boulanger se pose en peintre de la vie; mais au lieu d'en énoncer les infinies beautés, il se propose d'en faire des "retouches".

Retouche à l'absence, Retouche à l'arrière-été, Retouche à l'aube, Retouche au désordre du jour, Retouche à l'Ecosse, Retouche à l'hôtel de la gare, Retouche au mal d'amour, Retouche au matin de février, Retouche à l'oeil de l'aimée, ...
Allez, je ne résiste pas longtemps à l'envie de vous en livrer un extrait:

Retouche à la perfection

Sans retouche possible
les quatre points du ciel et de l'eau
marquent le lieu du bonheur

il mourra là sans le savoir
sous la mosaïque d'ailes de l'été
C'est étrange comme les étagères ont horreur des choses qui restent à leur place; on dirait qu'un petite jambe invisible pousse régulièrement un livre au-devant des autres, comme pour nous débarrasser de l'ennui. La poésie revient alors dans la vie; je prends ce livre, et je l'emporte. Il sera mon port pour cette heure-là. Juste le temps de retoucher ma lecture, quelques années plus tard.


Les dessous du ciel, Daniel Boulanger
Collection Poésie n°312Gallimard, 1997

"Magellan" - Stefan Zweig, 1938


Certaines vies méritent d'être racontées. Et parmi elles, quelques unes ont eu la chance de passer en revue sous la plume de Stefan Zweig. Fernão de Magalhães, né au Portugal à la fin du 15ème siècle, a vécu seul une découverte fondamentale, trente ans après le grand voyage de Christophe Colomb. Toutes les routes menant vers les Indes semblent avoir été découvertes, et les royaumes d'Espagne et du Portugal s'étant vus partager le monde en leur faveur en 1494 par le Traité de Tordesillas mesurent leur pouvoir à l'aune des terres dorées et des océans à peine franchissables. Et si la rondité de la Terre est avérée par les scientifiques de l'époque (souvent des navigateurs), officiellement le tour du monde n'est pas possible.

Au coeur d'une société imperméable, Magellan sait qu'il existe une route circulaire (circumnavigatio) encore vierge qu'il doit découvrir. Comme tous les grands navigateurs, Magellan passe plus d'une décennie à attendre que son destin s'enclenche, sous les ordres d'un autre, à apprendre son métier, et la mer. Il devient l'un des grands serviteurs des mers de Manuel 1er, souvent en guerre, y exprimant son sang-froid, sa valeur au combat et son indéfectible honnêteté.

Mais la couronne s'en fout. Personne n'a plus vraiment envie en Europe de s'occuper des mers. Quelque chose de plus grave se joue: l'Europe bascule et le Portugal perd du terrain. Lassé, déshonoré, seul, Magellan monte le grand projet de rallier les Indes par l'Atlantique et le Pacifique. Entre intrigue historique, humaine, et maritime, Zweig fait revivre le dernier voyage de l'Histoire. Car après Magellan, il n'y aura plus rien de mystérieux à l'ouest du monde. Magellan dans un combat inutile contre un chef de tribu, mourra seul, ignorant sa propre renommée, humilié encore, tué à cause de son absolue morale.

Ceux qui reviendront de ce tour du monde meurtrier et qui n'auront pas cru au destin, échapperont au souvenir des hommes. Pas Magellan.

Extrait:Mais combien cruelle cette tranquillité, combien atroce ce calme absolu ! La mer est toujours aussi bleue et miroitante, le ciel aussi serein et brûlant, l'air aussi vide de sons, l'horizon aussi lointain. Toujours le même néant bleu autour des trois petits navires, seuls points mouvants dans cette horrible immobilité, toujours la même lumière cruelle le jour, et la nuit les mêmes étoiles froides et silencieuses, qu'ils interrogent en vain.
Toujours les mêmes objets dans le carré des matelots, la même voile, le même mât, le même pont, la même ancre, les mêmes canons, les mêmes affûts. Toujours la même odeur de pourriture, montant des entrailles du navire. Toujours, matin, midi et soir, les mêmes visages figés dans un morne désespoir, avec cette seule différence que chaque jour ils s'allongent un peu plus. Les yeux s'enfoncent de plus en plus dans les orbites, leur éclat diminue de jour en jour, les joues ne cessent de se creuser, la démarche des matelots devient de plus en plus molle et vacillante. Ils ont des allures de spectres eux qui, quelques mois auparavant, jeunes hommes robustes, montaient et descendaient les échelles, manœuvrant rapidement au milieu de la tempête. A présent ils marchent en chancelant comme des malades ou gisent épuisés sur leurs paillasses. Les trois navires ne sont plus que des hôpitaux flottants.
Car les provisions diminuent d'une façon effrayante et la famine s'aggrave de jour en jour. Ce n'est d'ailleurs plus de la nourriture, mais des ordures, que le préposés aux vivres distribue aux hommes. Il y a longtemps que le vin, qui rafraîchissait encore les lèvres et ranimait le courage des matelots, est épuisé. L'eau du bord, cuite et recuite par le soleil implacable, dégage une odeur telle que les malheureux doivent se pincer les narines pendant qu'ils humectent leur gosier desséché avec la seule gorgée qu'on distribue chaque jour. Quant au biscuit, qui est, avec les poissons qu'ils prennent, leur seule nourriture, il s'est transformé depuis longtemps en une poudre grise et sale, où fourmillent les vers, et, de plus, empestée par les excréments des rats, qui affolés par la faim eux aussi, se sont précipités sur ce dernier reste de vivres. Si on leur fait désespérément la chasse, à ces bêtes répugnantes, ce n'est pas seulement pour s'en débarrasser, mais aussi pour les manger. Un demi-ducat d'or est le prix que l'on paye au chasseur habile qui a réussi à prendre un de ces rongeurs et gloutonnement l'heureux acheteur dévore l'ignoble rôti. Pour tromper la faim qui les tenaille, les hommes inventent des recettes de plus en plus dangereuses : on mélange de la sciure aux déchets de biscuit pour augmenter le volume de la maigre ration quotidienne. Enfin la famine devient telle que, comme l'avait prévu Magellan, ils en arrivent à dévorer le cuir des vergues. "Pour ne pas mourir de faim, écrit Pigafetta, nous finîmes par manger des morceaux de cuir dont est garnie la grande vergue afin de protéger les cordages contre le déchirement. Exposés depuis une année à la pluie, au soleil et au vent, ces morceaux de cuir étaient devenus si durs que nous dûmes les laisser pendre quatre à cinq jours dans l'eau pour les ramollir. Alors nous les passâmes sur le feu et nous les mangeâmes


Magellan, Stefan Zweig
Les Cahiers Rouges
Grasset

25 sept. 2008

"La route" [The road] - Cormac McCarthy, 2008


Cormac McCarthy est l'homme d'une obsession : la société. Comme beaucoup d'écrivains (citons en vrac - et sans souci d'exhaustivité - Balzac, Zweig, Kafka, Chrétien de Troyes ou Steinbeck ), il est pris tout entier par la nécessité de comprendre son environnement le plus familier. Pourquoi la société est-elle si violente? Comment les hommes font-ils pour ne comprendre que cette violence? Chaque roman est pour lui l'occasion de se représenter une nouvelle époque à laquelle les hommes ont déchaîné leur pulsion de mort et de vie.

Dans La route c'est le destin d'un père et de son fils qui est en jeu, dans un monde post-apocalyptique, sur une terre sans doute américaine, couverte d'un ciel noir de cendres en suspension, errant comme deux fantômes, et fuyant les restes moribonds d'une humanité décimée. Ils fuient aussi les bandes meurtrières des hommes, derniers hommes, qui tentent de survivre, en se livrant au cannibalisme - nos deux héros le supposent du reste. Le père ne veut pas mourir avant son fils, le fils ne veut pas voir mourir son père. Tous les deux poussent un caddie rempli des restes qu'ils trouvent et de couvertures. Deux clochards visionnaires.

Au bout de la route, il y a leur destin, presque écrit. Pourtant on se prend d'amitié pour le couple tragique qui lutte contre la mort et l'oubli. Il s'en faut de peu de lorgner vers le magnifique Malevil de Merle, si McCarthy n'avait insufflé ici une mélodie plus déprimée et poétique encore. Ce roman se lit comme le poème de la fin des temps, prose d'une apothéose humaine, rythmée par le pas silencieux d'un père et d'un fils rebroussant le chemin de l'avenir. Un véritable coup au coeur...

Extrait:

Quand il se réveillait dans les bois dans l'obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l'enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l'obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d'avant. Comme l'assaut d'on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. À chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis et regarda vers l'est en quête d'une lumière mais il n'y en avait pas. Dans le rêve dont il venait de s'éveiller il errait dans une caverne où l'enfant le guidait par la main. La lueur de leur lanterne miroitait sur les parois de calcite mouillées. Ils étaient là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus dans les entrailles d'une bête de granit. De profondes cannelures de pierre où l'eau tombait goutte à goutte et chantait. Marquant dans le silence les minutes de la terre et ses heures et ses jours et les années sans s'interrompre jamais. Jusqu'à ce qu'ils arrivent dans une vaste salle de pierre où il y avait un lac noir et antique. Et sur la rive d'en face une créature qui levait sa gueule ruisselante au-dessus de la vasque de travertin et regardait fixement dans la lumière avec des yeux morts blancs et aveugles comme des œufs d'araignée. Elle balançait la tête au ras de l'eau comme pour capter l'odeur de ce qu'elle ne pouvait pas voir. Accroupie là, pâle et nue et transparente, l'ombre de ses os d'albâtre projetée derrière elle sur les rochers. Ses intestins, son cœur battant. Le cerveau qui puisait dans une cloche de verre mat. Elle secoua la tête de gauche à droite et de droite à gauche puis elle émit un gémissement sourd et se tourna et s'éloigna en titubant et partit à petits bonds silencieux dans l'obscurité.
À la première lueur grise il se leva et laissa le petit dormir et alla sur la route et s'accroupit, scrutant le pays vers le sud. Nu, silencieux, impie. Il pensait qu'on devait être en octobre mais il n'en était pas certain. Il y avait des années qu'il ne tenait plus de calendrier. Ils allaient vers le sud. Il n'y aurait pas moyen de survivre un autre hiver par ici.

La route, de Cormac Maccarthy
Editions de l'Olivier, 2008

24 sept. 2008

"Forêt sacrée" (magie et rites secrets des Toma) - Pierre-Dominique Gaysseau, 1953

"[...] Le 16 février 1953, il y a six jours, nous quittions Paris en avion et, après un survol du Maroc et de la côte saharienne, nous atterrissions à Conarky, capitale de la Guinée française."

Voici comment débute à peu près le récit incroyable d'un des premiers hommes occidental à avoir voulu rencontrer un peuple - les Toma - au coeur de leur terre magique. En 1953, il n' y a guère d'opinion publique au sujet de la vie des Hommes d'Afrique, si ce n'est une méconnaissance qui trône dans l'esprit colon. Aller s'aventurer en forêt guinéenne représente un véritable voyage incertain: être malade, se perdre, rencontrer l'inconnu, survivre...

C'est donc l'histoire de trois mecs armés de caméras, appareils photos et de lampes fragiles qui vont s'enfoncer jusqu'à la plus troublante des initiations : ils veulent comprendre, vivre, et rapporter des images des rites initiatiques des Toma, peuple souverain et inconnu, peuple en guerre, peuple de croyances, peuple humain et magique, dont on a, à cette époque de l'image naissante, aucune trace.

Nos trois compères sont tout acquis à la cause des sorciers, et il ne leur manquera que la bonne volonté des chefs de village. Les hommes et les femmes qu'ils vont rencontrer voient dans leur caméra la même abstraction que nos journalistes perçoivent dans les danses autochtones. Chacun rit sans comprendre vraiment l'autre. Mais quand il s'agit de pénétrer la forêt sacrée ou de se faire tatouer par le sorcier, les trois aventuriers pensent y laisser leur vie, au moment même où ils croient comprendre la grande mythologie naturelle des Tomas. Parviendront-ils à aller jusqu'au bout d'un projet qui les dépasse peut-être?

Ce document historique est écrit comme un roman à suspens, qui l'écarte définitivement des rayons repoussants entre ésotérisme et plaidoyer ethnologiste. Ici c'est la vie qui est racontée, celle qu'on ne vivra sans doute jamais, celle qui nous échappe parfois.



Forêt sacrée, de Pierre-Dominique Gaysseau
Albin Michel, 1953

19 sept. 2008

"Spirit Lake" - Sylvie Brien, 2008

Il y a quelques temps, j'ai lu un livre pour le boulot, un livre pour ados intitulé "Spirit Lake". Il est édité chez Gallimard, dans la collection Scripto (une collection vraiment très bien pour les adolescents. Tous les titres sont des réussites).

C'est l'histoire d'un jeune garçon de 14 ans qui fuit l'Ukraine au début de la première guerre mondiale, et part se réfugier au Canada. Mais là-bas, comme il n'est pas naturalisé et considéré comme ennemi, il est envoyé en camp de concentration dans un no man's land de glace, Spirit Lake. C'est une erreur, d'ailleurs, car il est trop jeune pour aller dans le camp des hommes. Mais un soldat a mal lu sa date de naissance...

Le livre commence par son agonie à l'hôpital suite à un mystérieux accident.
Le récit alterne présent et flash back. La construction est très judicieuse; contrairement à ce qui se passe souvent, les flash back permettent une meilleure compréhension du déroulement des évènements. Il y a peu d'action mais beaucoup de suspense. On s'attache rapidement au héros qui est d'un courage admirable, et cherche le bonheur partout, par bribes au milieu de l'horreur.

C'est un vrai coup de coeur pour moi!!
Et puis ce livre a le mérite de nous faire savoir qu'il y avait aussi des camps de concentration au Canada, des baraques en bois et pas de chauffage par -40°C (ça ne vous rappelle pas la Pologne?) pour interner les prisonniers austro-hongrois qui fuyaient leur pays et venaient se réfugier. Et voilà comment ils étaient accueillis... Bref. En tout cas, c'est un fait d'Histoire que j'ignorais totalement, et du coup ça m'a donné envie de lire d'autres choses sur le sujet.C'est ça, la magie des livres!!




Spirit Lake, Sylvie Brien
Gallimard, 2008
Collection Scripto

18 sept. 2008

"Malevil" - Robert Merle,1972


En ce moment, je lis Malevil, de Robert Merle. C'est un scénario post-apocalyptique, et c'est vraiment super. J'avoue l'avoir commencé sous vive recommandation de mon compagnon; parce que si j'avais lu la quatrième de couverture dans une librairie, je ne l'aurais jamais acheté ni même parcouru!

Voici ce que dit cette quatrième de couverture:

"Une guerre atomique dévaste la planète, et dans la France détruite un groupe de survivants s'organise en communauté sédentaire derrière les remparts d'une forteresse. Le groupe arrivera-t-il à surmonter les dangers qui naissent chaque jour de sa situation, de l'indiscipline de ses membres, de leurs différences idéologiques, et surtout des bandes armées qui convoitent leurs réserves et leur "nid crénelé"?"

C'est extrêmement bien écrit, avec beaucoup de justesse dans les mots employés.
Tout ce que j'aime: réussir à faire passer un sentiment complexe en quelques mots, des descriptions telles que l'on a aucun problème pour se glisser dans la peau des personnages, que l'on voit réellement les paysages (ou ce qu'il en reste), une chevelure qui tombe sur une épaule, un regard fiévreux, la confusion de celui qui croit devenir fou...
Il n'y a pas un mot de trop, et la langue est belle. Et ça se passe dans les années 80, il me semble. C'est un roman d'anticipation, pas de science-fiction (puisque ça peut arriver à tout moment, qu'un abruti nous balance une bombe atomique sur la figure. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe dans le monde. Bref...), et c'est d'autant plus angoissant d'imaginer que c'est réaliste.

Essayez de vous imaginer sans eau courante, sans électricité, toute vie (ou presque) détruite (végétaux, animaux). Il faut tout recommencer à zéro. L'agriculture, l'élevage, trouver le moyen de se chauffer, de cuisiner, de s'habiller. L'argent perd toute valeur; on en revient au troc.
La lutte pour la survie de l'espèce, tout simplement. Trouver une femme fertile, ne pas se battre pour se l'approprier. On redécouvre la notion de partage! :)

Très sérieusement, je vous recommande vraiment ce livre. Contrairement à ce que l'on peut imaginer, ce n'est pas déprimant. C'est palpitant. C'est un autre univers qui s'offre à nous, et pour ma part, j'ai l'impression que cette lecture m'aide à porter un regard neuf sur les choses. Disons qu'on prend largement conscience de la chance qu'on a...



Malevil, Robert Merle
Folio, 1972